La Fête de la Saint-Cyprien

 

C’était la fête votive de la paroisse.

Organisée par le club sportif du R.C.L.C., elle durait trois grandes journées. Le début des festivités était alors annoncé, le samedi soir, par une tonitruante retraite aux flambeaux. De nombreux Callois, suivis d’une multitude d’enfants, s’en allaient de par les rues, tenant à bout de bras des lampions multicolores. Ils étaient précédés par les musiciens de « L’Harmonie Calloise », au grand complet et en grand uniforme, qui jouaient, ce soir là, les meilleurs morceaux de leur répertoire. Marches entraînantes et martiales qui traînaient et drainaient tout ce petit monde, coloré et braillard, le long d’un itinéraire immuable qui se terminait, invariablement, place du marché où allait avoir lieu le premier grand bal de cette fête.
Le dimanche, aux aurores, ces mêmes musiciens, la bouche pâteuse et les yeux encore gonflés de sommeil, reprenaient hardiment leurs instruments de musique pour un réveil en fanfare qui allait les emmener, de par la cité, vers les demeures de quelques notables callois qu’on allait tirer d’un juste sommeil par une aubade de circonstance. On n’allait pas ainsi réveiller n’importe qui et il fallait avoir « du répondant » pour être honoré de la sorte.

Tout le dimanche matin était réservé à de multiples jeux et concours. Dans les cafés, tant Arabes que Français, « on tapait la carte », on claquait des dominos, dans un esprit bon enfant et dans des luttes fratricides qui se terminaient toujours autour du verre de l’amitié. Même fièvre et même frénésie au jeu de boules qui dominait le port. On pointait et on tirait sous les galéjades inévitables et incontournables d’un public sinon moqueur, du moins averti et connaisseur. Le moment que tout le monde attendait et souhaitait vivement, c’était d’entendre la sonnerie gaie et légère de la petite cloche du boulodrome : alors notre public, ravi, refluait, rapidement, vers le bar pour contempler, goguenard, les perdants, vierges de points, embrasser goulûment, les fesses de Mademoiselle Fanny qui, la mine facétieuse et le sourire aux lèvres, retroussait ses jupes sans aucune pudeur. Ce moment, si particulier, faisait partie d’une tradition méditerranéenne que l’on entretenait avec ferveur.

Midi sonnant, tant au clocher que dans les estomacs, tout ce petit monde se réunissait autour des comptoirs des cafés bondés d’une foule dont la gestuelle, plus précise que le verbe, ponctuait inévitablement les discours et les propos de chacun. On sacrifiait, bien volontiers, au(x) traditionnel(s) apéritif(s) et l’anisette coulait à flots, accompagnée de la non moins traditionnelle « kémia » préparée avec soin et avec amour par des bistrotiers hilares qui réalisaient, ce jour là, la recette de l’année.

Le sommet de cette fête avait lieu l’après midi du dimanche pour les très attendus « jeux à la mer ». Les quais, la Presqu’île, les balustrades du cours Barris, les « chkalettes », la marquise et la jetée étaient noirs de monde. Une flottille de petites barques, officielles ou non, se disséminait sur les eaux du port, jusqu’à la passe. Un mât enduit de graisse et au bout duquel flottait un petit drapeau tricolore, s’élançait vers la mer à hauteur de la jetée.

Toute la jeunesse intrépide se donnait rendez-vous là, les yeux rivés vers le petit drapeau qu’elle convoitait. Pour y arriver, il fallait être adroit, perspicace et surtout patient. Les plus malins attendaient que les plus téméraires préparent leur succès en passant et repassant sur le mât, enlevant à mesure la couche de graisse. Aussitôt, ils s’élançaient, juste avant que les officiels, dans une barque à drapeau, ne l’enduisent une nouvelle fois. Ils brandissaient alors leur trophée à bout de bras, sous les applaudissements d’une foule enthousiaste et comblée. Au programme il y avait aussi le lâcher de canards que poursuivait une meute de nageurs lancés à leur trousse. Et que dire du cochon graissé barbotant dans l’eau et entouré par quelques intrépides concurrents que la graisse et les coups de groin ne rebutaient pas. Enfin une course à la nage terminait ces jeux à la mer.
La foule refluait alors sur la place de l’église où allait avoir lieu la traditionnelle fête foraine. De nombreux manèges y étaient installés, mais l’attraction la plus prisée de ces journées là, était offerte par « La baraque de Pépé » (*). Dressée face au cours et parallèlement au parvis de l’église, elle attirait un nombreux public qui débordait largement sur l’esplanade. Les frères Pépé, Louis et Antoine, boute-en-train des festivités calloises, allaient nous gratifier d’un spectacle digne des meilleurs artistes de cabaret. Ce sont eux, bien avant les yé-yé des années soixante, qui ont inventé le « play-back » sur une scène de quelques mètres carrés, sous des déguisements les plus inattendus et des plus cocasses.
Trouver une place aux terrasses des cafés relevait de l’exploit et ceux qui en tenaient une n’avaient guère envie de la céder car le spectacle qui s’offrait à eux était permanent. On pouvait observer, tout à loisir, en dégustant merguez et brochettes, les allées et venues du tout-La Calle. Les commentaires allaient bon train derrière des sourires avenants mais ô combien révélateurs. En milieu de soirée, lorsque la nuit était tombée, un feu d’artifice était tiré depuis la porte de la Presqu’île, en direction du Port. Pour en admirer les figures qui étincelaient de mille feux, la foule se massait sur le cours Barris.

Un grand bal, donné dans le marché couvert, terminait cette seconde journée de fête.
Le lundi matin était consacré au sport et en particulier à une course cycliste qui réunissait des champions du cru mais aussi quelques courageux venus de Bône et des alentours, attirés surtout par la gloire mais en aucun cas par les dotations bien maigres malgré tout. Au programme, invariablement, un circuit d’environ 80 km reliant Oum-Theboul, Lacroix, Roum- El-Souk et retour sur La Calle par Yusuf. La caravane des suiveurs était anarchique et quiconque désirait suivre la course n’avait aucune autorisation à demander, ni formulaire à remplir. Les irrégularités étaient nombreuses et on n’aurait pas hésité à donner un coup de pouce, en l’occurrence un coup de main, à des coureurs en difficultés passagères. La fête était complète lorsqu’un Callois franchissait la ligne d’arrivée en vainqueur, ce qui n’était pas toujours le cas, malheureusement. Alors le chauvinisme local, bien connu des étrangers seulement, trouvait de bonnes raisons pour expliquer cette déroute.


L’après midi, la place du marché était investie pour ce que l’on appelait « les jeux à terre ». Ils concernaient surtout les enfants, mais les adultes avaient aussi leur place. Un mât de cocagne trônait fièrement au centre de l’esplanade, et les préposés à ces activités n’hésitaient pas à faire le nécessaire pour aider les petits, les moins dégourdis, dans leurs efforts désespérés pour atteindre le sommet garni d’objets empaquetés. A quelques mètres de là, d’autres enfants, yeux bandés et munis d’une paire de ciseaux, tentaient, sous les conseils avertis et intéressés des parents, de couper un des multiples fils au bout desquels pendaient des paquets de toutes formes. Les cadeaux qui étaient ainsi offerts à tous les enfants, car l’on gagnait à tous les coups, comportaient de nombreuses affaires scolaires et, en particulier, le fameux et traditionnel plumier de bois brut, nous rappelant par là même, un peu trop brutalement, la terrible échéance du 1er octobre, jour de la rentrée scolaire.

Les adultes n’étaient pas les derniers à s’amuser car les jeux prévus pour eux étaient aussi cocasses qu’inattendus : l’incontournable course en sacs, mais aussi, la course des garçons de cafés, la course à l’œuf, la course de bourricots. D’autres jeux étaient aussi très originaux : concours du plus gros mangeur de couscous ou de spaghetti, jeu du baquet suspendu et rempli d’eau que l’on devait retourner à l’aide d’une lance de bois, tout en essayant de ne pas se faire arroser. Il y avait aussi le jeu de la poêle suspendue dans laquelle une pièce de monnaie tenait, engluée dans de la graisse bien épaisse et que les participants, mains attachées dans le dos, devaient saisir avec les dents, en ayant soin, auparavant, d’enlever avec la langue, le trop plein de graisse.
Au soir de cette troisième et dernière journée de fête, les lampions s’éteignaient, les musiciens rangeaient leurs instruments et les organisateurs et volontaires démontaient les structures. L’été se mourait et la ville reprenait, sans transition, son train-train habituel et se préparait à la rentrée.