Au Pays des Borgnes
Les Aveugles sont parfois les Rois.

Il y a de cela quelques temps, par une belle après midi d'été est venue  impromptue me rendre visite, une gentille petite fleur du Bastion de France que depuis des années je n'avais revue. Elle n'avait plus ses tresses ni ses vêtements de petite fille, et, les rubans de ses cheveux, depuis longtemps s'étaient enfuis comme d'éphémères papillons... La présence de son charmant époux me fit prendre conscience, combien, le temps s'était inéxorablement écoulé depuis le grand départ... Cependant Claudine était là, gracieuse et souriante... Avec elle un peu de La Calle entrait avec bonheur sous mon toit.

Pour faire durer ces agréables retrouvailles, c'est bien volontiers qu'elle accepta de rester à souper en notre compagnie. Nous avions en effet tant et tant de choses à nous raconter... Se faisant et entre deux évocations du passé je l’amenais dans la cuisine et là retroussant mes manches à la façon de M. André Tarento qui autrefois opérait devant son grand four à fagots, j’entamais avec vigueur et détermination la confection d’une pizza typiquement Calloise, sans aucune intention je vous l’assure de faire la moindre démonstration de mes talents culinaires : comme d'habitude, farine, sel, eau, levure de bière et pétrissage d'une merveilleuse pâte à pain, qui, chaleur aidant, poussa comme un champignon du Boulif*  !  Le four électrique était chaud à souhait et la garniture impeccable que j'avais préparée exhalait avec bonheur son parfum particulier... Il ne restait plus que la pâte à étaler sur la tôle huilée et le tour était joué ! Claudine s'était très sâgement assisse tout  prés de moi et me regardait opérer d’un oeil curieux et amusé…

Chemin faisant et  pour laminer la pâte sur la table enfarinée, je sortis alors du grand placard de ma cuisine  un ustensile particulier : fait de bois dur et de forme cylindrique cet objet de 3 cm de diamètre et de prés de 50 cm de long, faisait depuis toujours office de rouleau à pâtisserie malgré son aspect quelque peu  insolite... A présent Claudine ne souriait  plus !... Depuis un moment déjà elle était silencieuse et observait avec curiosité le va et vient du rude bâton, qui sans répit travaillait une pâte à pain pourtant souple et obéissante.

Il faut tout de même dire que depuis bien longtemps déjà, ce modeste bout de bois était imprégné au plus profond de ses fibres, d'une bien curieuse histoire au délicieux parfum d'autrefois... Dans mes souvenirs je trouvais alors qu'à l'instar du genre humain, bien souvent toutes les choses dites inertes ont  aussi leurs propres destinées, qu'elles sont en droit de revendiquer bien haut et de faire partager avec le commun des mortels !

En ce beau mois de l'été pour Claudine et pour le plaisir d'évoquer une fois de plus une histoire de jadis, en conteur bien né et sans même me forcer je m'en vais de ce pas vous chanter, l'aventure la plus extraordinaire d'un rouleau à pâtisserie improvisé : 

" le grand départ de là-bas s'il nous fit emporter un peu de  terre natale à la semelle de nos chaussures et des souvenirs plus qu'éternels à ne plus pouvoir le compter, devait entraîner également dans les cadres des déménagements, outre, le nécessaire, une multitude d'objets familiers pouvant peut-être encore servir sur la terre de l'exil : le modeste bâton dont il est aujourd'hui question était de ceux-là … Comme toutes les autres choses il avait lui aussi son histoire qu'un jour Louise ma mère me raconta... mais quelle histoire !

C'était à l'hôpital communal de La Calle... A cette époque ma mère travaillait aux cuisines,  sous la direction de l'excellente Madame Lucie Napoléone. Il y avait également là M. Jules Capozzoli et à l'occasion Nardoutse* Reminis le jardinier. Mais je serais très incomplet si j'oubliais le principal employé :  Louis Panache alias Panazzio. Malgré une profonde et sévère cécité qu'il traînait depuis son jeune âge, il était chargé de préparer les légumes entrant dans la composition des repas, fonctions qu'il exerçait avec conscience particulière et dextérité remarquable. Manifestement son infirmité n'avait pas l'air de le gêner outre mesure ... Hébergé à vie au pavillon des vieux avec ses frères Jean-Jean et Lilo eux aussi mals-voyants, il rendait des services incroyables au sein de l'hôpital à tel point que Monsieur Gaillac l'économe, l'avait un jour affecté aux cuisines où il était devenu dirons-nous indispensable. 

Un matin Nardoutse* amena un long bout de bois qui ressemblait à un manche de Tsappe*, lequel, avait été confisqué la veille au soir, dans un dortoir  des vieux pensionnaires du pavillon Barris à la suite d'un pugilat en nocturne. Dans le prolongement de cet incident et pour éviter la récidive des bélligérants, l'objet avait pris sans espoir de retour le chemin des cuisines pour y être brûlé... Au milieu de ses légumes Louis l'aveugle était curieusement silencieux et paraîssait quelque peu gêné, surtout, lorsque Nardoutse raconta à Madame Napoléone, que la veille au soir Louis s'était fait remarquer en administrant une raclée bien méritée à un pensionnaire, qui, depuis quelques temps, semait la terreur parmi les vieux du pavillon Barris... Le feu efface tout !  disait toujours sentencieusement Madame Napoléone ! Mais ce matin là soupesant le bout de  bois objet du délit, elle le trouva d'une particulière bonne qualité : dur, compact, et de dimensions très intéressantes... A cette époque on ne jetait rien et il fut admis à la quasi unanimité - que ce bâton pourrait servir ! Servir ! mais à quoi ? Coupé en deux parties égales il fera deux bons rouleaux à pâtisserie, dit Mme Napoléone avec beaucoup de sagesse... C'est ainsi que par un beau matin Louise ma mère, hérita de la moitié du manche de Tsappe* que devait lui octoyer Mme Napoléone "  

Alors que je racontais cette histoire en tenant fermement l'intéressé dans  une main, Claudine éclata de rire  : " dis-moi, dit-elle !  Son frère jumeau, tu sais où il est "  ! ? Et non, bien sûr que je l'ignorais ! Mais à vrai dire je ne m'étais jamais posé la question ! C'est ainsi que ce jour-là j'appris avec stupéfaction, que l'autre partie était chez Marie Martello fille de Mme Lucie Napoléone et mère de Claudine.

Mais l'histoire n'était pas finie, car, j'ai eu un jour le grand privilège, d'en connaître tous les détails par Louis l'aveugle lui-même :

" Au pavillon Barris sis à l' hôpital communal de La Calle, étaient régulièrement accueillies des personnes âgées le plus souvent indigentes et parfois isolées. Cependant ces pensionnaires à vie n'étaient pas des handicapés et pouvaient par conséquent assurer sans aucune difficultés, tous les actes courants de la vie hospitalière au quotidien. Ainsi, bon nombre d'entre eux, se voyait confier quelques travaux d'utilité générale au sein de l'hôpital : coups de balai dans la cour - petites courses au village pour ramener aux hospitalisés, tabac et journaux... etc. Cette activité bien salutaire permettait ainsi de les maintenir dans une société qui n'était certes plus la leur. Mais il faut dire que toute cette petite communauté du pavillon Barris, vivait très heureuse et bien entourée de l'attention des personnels de l'hôpital mais aussi des gens du village.

A moment donné ne voilà-t-il pas que la quiétude du pavillon Barris, fut un instant troublée par l'arrivée d'un nouveau pensionnaire : c'était un bien grand et très sec vieillard un peu borgne mais bien vert pour son âge. Sans conteste autoritaire et infiniment coléreux il prit d'emblée la petite communauté sous son dictat, n'hésitant pas à l'occasion d'user largement d'un bâton qui ne le quittait jamais, même la nuit quand tout dormait dans les lieux. Malgré la parfaite vigilance du personnel hopitalier, ce redoutable despote faisant trembler tous les pensionnaires du pavillon. C'est ainsi qu'un jour, Lilo et Jean-Jean frères de Louis, lesquels, étaient également mal-voyants, s'étaient fait violemment bousculer par cet individu, au plus grand déplaisir de Louis qui n'avait pas du tout apprécié l'attitude du personnage. Or, un beau jour, le grand vieillard au bâton, voulant montrer qu'il était en ces lieux le maître incontesté, fouilla d'autorité dans les affaires personnelles de Louis, pour s'approprier de droit tous les objets et vêtements qui lui convenaient : c'est à ce moment-là  que Louis bâti dans sa tête une admirable stratégie, qui devait l’amener à se venger à la loyale de l'affreux vieillard.

Le soir venu le dortoir s'apprêtait pour la nuit : certains dormaient déjà depuis un moment et d'autres se préparaient à le faire dans l’attente de l'extinction des feux... Le grand vieillard allongé sur son lit surveillait majestueux ses sujets, les observant d'une prunelle dure et ardente le bâton à ses côtés. Comme tous les soirs avant de se coucher, Louis rangeait lentement et consciencieusement ses effets. Alors qu'il venait de retirer son gros ceinturon de cuir qu'il garda ce soir-là bien en main, insidieusement, il s'approcha sans hésiter de l'interrupteur et coupa brusquement la lumière du dortoir. C'est alors dans le noir le plus absolu et à pas de loup qu'il bondit vers le lit du patriarche grincheux, pour lui administrer une volée de coup de ceinture qui ressemblait fort à une magistrale correction : le combat était loyal mais dans cette obscurité totale, la riposte ne put se faire car le bâton du monarque ne rencontrait que le vide ! Impuissant et effrayé le vieillard hurlait comme un fou et Louis toujours aussi furieux n'en finissait plus de frapper, accompagnant chaque coup de ceinture par de cinglantes admonestations... Dans le pavillon Barris un vent de panique s'était levé : des pensionnaires effrayés s'étaient enfuis dans la cour et d'autres criaient debout sur  leurs lits... Ce tintamarre nocturne effroyable, attira vivement l'employée de nuit qui prestement fit de la lumière sur le champ de bataille et mit ainsi fin à l'incident.

Sur son lit comme un monarque déchu affalé sur son trône, le vieil hypocondriaque honteux et soumis rendait les armes à la satisfaction quasi-générale... Louis calmement s'était couché tournant encore une fois le dos  au monde des voyants, pour se réfugier dans la profondeur des ténèbres de la nuit son domaine de toujours. Depuis ce temps là, le grand vieillard qui s'était bien amendé s'intégra parfaitement à la petite communauté et le pavillon Barris retrouva enfin sa sérénité de jadis.

Voilà compagnons ! comment un jour le sceptre cruel du souverain des lieux, fut conduit aux cuisines de l'hôpital pour recevoir le châtiment par le feu. Gracié généreusement par Madame Napoléone, le bâton n'en fut pas moins condamné à être coupé en deux et métamorphosé pour l'éternité en rouleaux à pâtisserie, fonctions que mon bout de bois exerce toujours avec constance et sérénité, surtout depuis que son alter-ego est enfin retrouvé sur la terre de France.

Au-delà du temps et de la mer ce bâton m'a conté son histoire et si un jour il vous venait à l'esprit d'observer les objets qui vous entourent, tendez bien votre oreille car ils vont vous chuchoter mille et une histoires que bien sûr vous connaissez, mais, qui vont rafraîchir tendrement votre âme : comme l'histoire de Louis l'aveugle et du bâton à pâtisserie !

Jean-Claude PUGLISI de La Calle Bastion de France.

GIENS  le 14/01/1996,
par un jour sombre, triste et pluvieux.