Pour une Amourette qui passait par là.

( à toute ma bande de copains d’enfance et en particulier à Vincent Defilippi héros de mon histoire )

Les fantômes du Bastion de France sont venus me dire l’autre soir :  « les mythes,  les rêves et les envies, servent à écrire des romans »

Alors je me suis plu à remonter le temps :Vieux mythes, vieux rêves, vieilles envies.

C’était au cours de la saison chaude et torride d’un certain été callois et à cette époque je dois bien aujourd’hui l’avouer, les caractères sexuels dits secondaires qui déjà nous chatouillaient le corps et l’esprit, ne cessaient de nous pousser irrésistiblement et d’une manière toute naturelle, vers les jeunes beautés de notre âge issues de la cité et de ses environs, sans omettre un seul instant de négliger les petites étrangères de passage, que le hasard des vacances familiales amenait en villégiature à La Calle.

S’entendre dire que l’on draguait à cette époque, la très charmante et toute gracieuse gente féminine de notre âge, avec une certaine effronterie et quelques impertinences, et cela, sans aucune retenue ni la moindre réserve, avec une totale abstraction de toutes les règles de bienséance, serait, je vous l’assure, pour le moins exagéré - sinon, franchement fallacieux.

Nous nous bornions seulement d’admirer de loin avec beaucoup de discrétion, les jolis petits minois et bien-sûr le reste de ces charmantes et fraîches jeunes-filles en fleurs, objet de nos ardents désirs d’adolescents et de nos rêves fous de jouvenceaux. Pour les voir de plus près et les admirer en toute quiétude, avec parfois la chance et le rare bonheur de croiser leur regard, voire même, de les côtoyer un tout petit instant, il se trouvait que la fidèle complicité de nos belles plages ensoleillées et de l’esplanade du cours Barris, était pour se faire à la belle saison, des endroits de rencontre parmi les plus privilégiés de la cité calloise.

A la plage dés le matin et se dorant au soleil comme des lézards alanguis par la chaleur, on pouvait régulièrement apercevoir nombre de damoiseaux nonchalamment allongés sur le sable immaculé, à l’instar des minets guettant à l’affût  la souricette de passage, avec dans le verbe et dans le geste un semblant de désinvolture, ou arborant parfois pour la circonstance des yeux faussement clos, mais, qui à aucun moment, ne perdaient une seule des images de toutes ces mignonnes et croquantes petites sirènes, lesquelles, s’ébattaient joyeusement, toutes baignées par l’or du soleil et le bleu tendre et profond de la méditerranée calloise.

Alors notre petit cœur d’adolescent n’arrêtait pas de faire boum, devant toutes ces petites créatures de rêve - merveilles des merveilles de la nature. Certains d’entre-nous adoptaient alors naïvement une stratégie particulière, dans le but inavoué de se faire remarquer de la toute belle, sur laquelle ils avaient jeté leur dévolu : c’était par exemple, se faire admirer en arpentant avec élégance le bord de la plage par petits groupes, tout en mettant bien en évidence carrure et bronzage en passant devant la dulcinée, sans omettre un seul instant de rouler parfaitement des épaules avec beaucoup d’ostentation.

C’était aussi jouer à l’exhibitionniste pour espérer épater la gente féminine, en effectuant des plongeons impeccables et bruyants, toujours suivis d’un crawl à la Johnny Wesmuller - le Tarzan vénéré et à la mode de l‘époque… D’autres se faisaient remarquer aux commandes des avirons de leur frêle périssoire ou à bord d’une modeste petite barque… Toutes ces subtiles et laborieuses manœuvres d’approche, conduisaient parfois les plus chanceux à échanger avec beaucoup de bonheur, quelques mots rares et furtifs avec l’autre sexe et comme toujours sous les regard méfiants des parents, auxquels venaient souvent s’ajouter la curiosité et les sourires malicieux de bien des occupants de la plage.

C’est sur les coups de midi, marqués régulièrement par le carillon harmonieux des cloches de Saint-Cyprien, que le premier épisode du beau rêve inachevé de tous ces tourtereaux énamourés prenait fin et voyait le flot des baigneurs regagner lentement et à regret leurs domiciles, assommé par les ardeur du soleil - peut-être ! mais le cœur tout rempli d’un fol espoir : celui de revoir sa petite déesse adorée sur le cours Barris, lorsque enfin bien fatigué de sa rude journée, l’astre ardent consentira de s’en aller pour se coucher derrière les divins monts du Boulif.

Dans fraîcheur du soir toute parfumée par les odeurs de merguez et brochettes, qui n’en finissaient plus de  griller sur d’ardentes braises, mais aussi au beau milieu de la rumeur locale toujours très animée par les cris des marchands de pizza, de cacahouètes et d’oublies… c’était alors l’heure bénie de la soirée pour goutter à la douce fraîcheur qui descendait.

Le cours Barris tout illuminé de ses multiples lampadaires et bordé tout le long de ses éternels et légendaires palmiers, se comblait lentement de promeneurs de tous âges qui allaient et venaient sans se lasser, au rythme entraînant de la musique et des chansons en vogue du moment, que répandaient avec générosité les puissants hauts parleurs du Bar des palmiers ainsi que ceux du Brisants bar… Alors commençaient pour tous les fringants coquets de notre âge et à l‘instar de nos aînés, l’éternel et toujours fidèle va et vient sur la scène du cours, en observant furtivement comme de bien entendu à chacun de leurs passages, l’objet de toutes nos douces pensées et de nos rêves juvéniles les plus fous.

Un peu comme ces jeunes et charmants mannequins qui pour se faire admirer, s’exhibent en se déhanchant harmonieusement sur une longue estrade, nous n’avions pas un seul moment négligé d’arborer aux yeux de nos belles, une tenue vestimentaire choisie pour la circonstance : pantalons fuseaux à la mode et chemises bariolées à manches courtes, toujours flottantes et largement ouvertes au col pour faire virile, et ainsi, cette tenue  de soirée ne jamais de laisser apparaître pour la galerie, tout l’éclat du plaqué or d’une lourde gourmette qui sur le poignet pendait négligemment, et le balancement d’une croix pieusement suspendue par son collier. Nous poussions même le raffinement à l’extrême, jusque dans la façon particulière de nous pomponner : chevelure abondante aux crans majestueux et luisant de brillantine Roja - visage net et brillant, très soigneusement débroussaillé à la lame Gillette de tous ses duvets disgracieux - peau abondamment parfumée à l’eau de Cologne Forvil de chez Auguste le coiffeur… etc.  

C’était ainsi et comme cela dans la douceur de tous les soirs de l’été, où sans se lasser nous usions de nos jeunes et vigoureuses jambes, pour aller et venir sans se lasser au rythme de la musique et des chansons, et cela, toujours avec un semblant de nonchalance non dissimulé, pour enfin croiser et apercevoir brièvement l’être aimée à chacun de ses passages et en avalant tous les soirs sans même nous en rendre compte, quelques bons kilomètres à strictement à pieds .

Parfois le bar des palmiers organisait avec bonheur sur la partie attenante du cours, un gentil petit bal en plein air au son du pick-up. La piste était alors savamment délimitée par quelques tables et leurs chaises, à l’intention des danseurs et autres accompagnants. Quelle aubaine pour les plus audacieux d’entre-nous, car ils pouvaient alors au cours d’une danse, échanger quelques mots complices et serrer l’espace d’un moment, l’objet de leur désir dans leurs bras tremblotants.

Car souvent la jolie pervenche était de la soirée, mais, comme on s’en doute, toujours bien encadrée par des parents particulièrement attentifs.  Pour les moins hardis et les plus timides - dont votre serviteur ! - qui étaient présents, faute de savoir correctement danser et d’avoir le courage de traverser la piste, pour aller inviter sa dulcinée à faire quelques pas de danse, ils se contentaient alors la mort dans l’âme de jouer faussement au beau ténébreux, tout en faisant hélas tapisserie en restant toute la soirée assis à leur table, en essayant de tuer le temps à consommer des boissons fraîches et à fumer quelques cigarettes, en affectant comme toujours pour se donner bonne contenance, un air de coq du village qui se voulait très détaché des choses de ce monde.

Voilà ce que parfois je me raconte surtout par certains soirs d’été, où, nostalgie aidant, je me propulse les yeux fermés vers ce pays de mon enfance, qui m’a vu autrefois ressentir d’une façon toute platonique, les premiers émois d’une tendre amourette d’adolescent. Mais aujourd’hui c’est chemin faisant dans ces lignes et sur le sentier lumineux de mes rêves de jadis, que je rencontre mon ami et néanmoins cousin Vincent Defilippi le fils de Carmello et Rosette Samouère, et ce faisant, tout à coup ! j’éclate alors gentiment de rire, tout en me remémorant l’histoire de la plus belle et naïve amourette, qu’il m’est arrivé de vivre au cours de ma trop courte jeunesse calloise et que je ne puis m’empêcher aujourd’hui de vous raconter :

C’était me semble-t-il autour des années 1954 / 1955 et à cette époque nous devions avoir atteint l’âge mémorable de 16 ou 17 ans. Dans notre bande de jeunes adolescents il y avait entre-autre : Jean-pierre et Vincent, les jumeaux Defilippi - Hubert Hisselli alias Christelli le ferblantier - Norbert et Henri Tortora, fils de tspadoures - Louis Casalta, fils de marin-pêcheur - Gilbert Ajello, petit frère des schcarparelles Francis et Jeannot - moi, le fils de Louise, la cuisinière de l‘hôpital… Comme tout le monde pendant la saison de l’été, nous fréquentions tous les jours - la plage de l’usine - le cours Barris - les bals

Sans négliger un seul instant et à l’instar des autres adolescents, de reluquer discrètement et avec bonheur, les charmantes petites jeunes-filles de la cité, en laissant libre cours à notre imagination en ébullition, qui n’arrêtait pas de nous tourmenter en bâtissant à l’infini quantité de fantasmes extraordinaires, au beau milieu de fabuleux châteaux en Espagne. C’est ainsi que nous nous retrouvions très régulièrement en bande, pour vivre ensemble ce fantastique cinéma paradiso de l’été.

Lorsque au terme d’une chaude soirée, alors que le cours était devenu désert et que les commerces s’apprêtaient à fermer, on s’installait calmement assis sur le parapet pour deviser consciencieusement et faire le bilan de la journée. Alors chacun disait sérieusement la sienne et parlait naïvement avec passion de ses exploits, en introduisant dans ses envolées lyriques, moult fioritures dans le genre : « tu as vu comme elle m’a regardé ? Tu as vu comme elle m’a souri ? Je vous jure sur ma sainte communion ! Ma parole, je me l’ai amorcée sans même lui jeter du brometche… » et patati et patata… et schpake comme on disait là-bas… et pourtant dans ces moment de confidences, tour à tour, chacun enrichissait à sa manière, sans que jamais l’un d’entre-nous n’aurait pensé à ironiser  !

Un soir tard alors nous tenions notre habituelle conférence sur un coin du parapet, il s’est trouvé que l’un des nôtres nous est apparu soudain bien émoustillé et  le cœur tout gonflé d’un fol espoir  ? ! Il est vrai que ce soir-là nous l’avions aperçu causant un court instant, en charmante compagnie d’une belle et très mignonne jeune personne - que nous ne connaissions pas…

Le fidèle parapet des fins de soirée faisant également office de confessionnal, et puisque dans nôtre bande de copains il était de tradition sacrée de ne jamais rien se cacher, nous eûmes tôt fait d’entourer le Casanova du jour, pour entreprendre consciencieusement et avec curiosité un interrogatoire qui se voulait en règle : « Alors ! Tu as fait une touche ce soir ? Mais qui c’est celle-là ? On la voit parfois sur le cours, mais c’est pas une calloise ! Tu sais d’où elle est ? Elle est pas mal du tout cette petite : élancée, des cheveux longs presque blonds, enfin disons châtains, un beau visage attirant et surtout de beaux yeux… » etc. etc.

Loin d’être agacé par nos questions, l’heureux élu - ou supposé tel ! - était aux anges et nous répondait d’une voix pleines de mystérieux sous-entendus. Alors l’interrogatoire reprenait de plus belle, pour essayer de tirer les vers du nez à notre ami, qui du reste ne demandait que cela. Au bout d’un moment, il cracha le morceau en articulant bien ses mots afin que nous puissions en saisir parfaitement le sens, ce qui devait jeter un profond trouble parmi nous. Il nous dit alors en substance et sans se démonter : « demain à onze heures, elle m’a donné rendez-vous !!! » Un rendez-vous ! Pas possible ? Oui, parfaitement ! la petite caille lui avait bien donné rendez-vous le lendemain. Et alors ! Et alors ? Malgré nôtre insistance et le serment collectif sur la sainte communion de ne rien révéler à personne, il resta fermement sur sa réserve refusant obstinément de nous confier le lieu de cette rencontre. Peut-être craignait-il que nous entreprenions de le suivre en catimini et par cela même lui casser le travail, alors qu’il n’en était qu’aux prémices de sa petite amourette ?

Il était passé de minuit lorsque la voix cristalline de Saint-Cyprien,  nous renvoya sans discussion dans chacun nos foyers… Mon Dieu que la nuit fût longue et hantée par tous ces rêves fous, qui sentaient bon toute la passion de notre jeunesse. Chacun de nous était à se demander pourquoi ? il n’avait pas la chance de vivre une petite aventure amoureuse - à l’instar ce veinard de copain ? !

Dés le lendemain, arrivés sur la plage un peu moins frétillants que d’habitude, nous fîmes le constat que nôtre illustre Casanova de la veille et néanmoins ami de toujours - manquait à l’appel : le héros du jour avait proprement disparu sans laisser de traces, ni laissé le moindre message… Pour toute la bande abasourdie le coup était dur à encaisser et pour l’heure il ne restait plus qu’à se borner de faire tout le long de la journée les plus fantastiques conjectures.

Au coucher du soleil il devait subitement réapparaître sur le cours Barris, en affectant avec beaucoup d’ostentation un air tout guilleret, qui manifestement nous paru des plus malicieux et ressemblait fort à un profond bonheur. C’est naturellement par discrétion mais enclin d’une curiosité non contenue, que personne de la bande ne lui demanda comment s’était passé le fameux rendez-vous avec sa belle. Ce n’est que tard en fin de soirée et dans le secret du vieux parapet, qu’il devait sur le ton de la confidence nous entretenir du succès incontestable qu’il avait acquis auprès de sa conquête… Alors il devait nous instruire en détail sur tous ses faits et gestes de ces dernières heures, mais aussi des péripéties concourant à l’heureuse rencontre avec l’élue de son cœur.

Comme nous le savions déjà, la jeune et charmante enfant n’était pas de La Calle, mais résidait au Tarf tel que notre copain nous l’avait enfin l’indiqué. Mais il faut dire que ce petit village situé sur la route de Bône, se trouvait à une distance notable de près de 18 km de nôtre cité. A cette époque compte-tenu des moyens de communication, on peut dire sans exagérer que ce n’était pas la porte à côté, surtout pendant la chaleur torride de l‘été, ce qui pour autant n’avait pas empêché notre valeureux Roméo de partir ce jour-là, courageusement perché sur une vieille bécane dite de course empruntée à son frère aîné.

Mais il est utile de revenir un instant en arrière, pour admirer combien à cette époque de notre jeunesse, l’imagination d’un adolescent amoureux pouvait l’entraîner à réaliser certains exploits, qui feraient peut-être sourire les jeunes d’aujourd’hui : la nuit portant conseils notre héros dormit très mal, mais, dans le clair obscure et le silence de sa chambrette, il devait mettre à profit ce semblant d’insomnie pour dresser consciencieusement dans sa tête, toutes les plus belles et subtiles stratégies à employer le lendemain, pour se faire aduler éternellement par sa délicate pervenche.

Les coqs du bastion venaient à peine de se mettre à chanter et le soleil commençait seulement à poindre derrière l’horizon, lorsque sans faire de bruit le jeune-homme quitta discrètement son logis poussant son vélocipède devant lui. Il devait prendre la direction des petits quais au lieu-dit en bas la marine, avec la ferme intention de se mettre en quête de coquillages, afin de pouvoir fraîchement les cueillir au bord de l’eau. Car il faut dire, que sa Juliette lui avait indiqué la veille au soir, qu’elle entretenait depuis toujours un fol amour pour les arapelles, qui malheureusement manquaient dans son village du Tarf.

Qu’à cela ne tienne, c’est avec l’empressement qu’on peut s’imaginer, que notre ami se proposa de lui en apporter sans faute dés le lendemain matin. Tel était l’objet du fameux rendez-vous galant : livrer quelques coquillages tout frais pour être agréable à sa belle et ainsi l’approcher de plus près, dans l’espoir d’être peut-être un jour prochain l’élu de son cœur. 

A la grande et totale satisfaction de l’adolescent, la récolte des fruits de mer tant convoités devait avérer excellente et pour assurer leur transport par route, notre compère les avait soigneusement rangés à la façon des pêcheurs, c’est à dire, dans un grand et solide mouchoir à carreaux, dont il avait soigneusement noué les quatre coins. C’est ainsi qu’il devait prendre la route en direction du Tarf avec la précieuse marchandise suspendue au guidon de son vélo, alors que déjà, le soleil commençait à darder de ses rayons toute la nature environnante et accabler d’une chaleur torride tous ceux de ses habitants qui oseraient le défier - ce qu’un enfant du pays ne pouvait ignorer !

Autant dire que notre vaillant cycliste ne fut pas épargné par la canicule, laquelle devait rendre le chemin particulièrement long et laborieux. Mais notre ami tout gonflé du bonheur qui l’attendait, pédalait toujours de plus belle en transpirant tant qu’il pouvait. Dans sa tête surchauffée par le soleil il répétait sans cesse tous les scénarios,  que pendant la nuit il avait soigneusement monté à l’intention de sa belle. Il était fin près à affronter l’aventure sentimentale, lorsque au loin devait apparaître les clochers du village.

Arrivé à destination il s’empressa à la manière des coureurs du tour de France, de faire une entrée très remarquée par un tour de ville triomphant, pour repérer les lieux que lui avait indiqués la veille au soir la douce et charmante donzelle. 

Enfin ! Le moment tant attendu arriva : il stoppa net devant une maison du village, pour loucher un moment sur la boite aux lettres qui figurait sur la porte d’entrée. A cette heure tout était silencieux dans le quartier et il était bien devant le château de sa belle au bois dormant.

C’est le cœur battant la chamade qu’il entreprit enfin de toquer discrètement sur l’huis, qui devait alors s’ouvrir lentement pour laisser apparaître le frais minois de l’objet de ses amours d’adolescent. Surprise d’abord de voir ce garçon avec qui elle avait à peine causé la veille, elle devait malgré tout le gratifier d’un beau sourire. Après les salutations d’usage sur le pas de la porte, notre Éros callois entama sans transition et sur le terrain, le premier chapitre du scénario qui lui paru convenir le mieux à la situation présente.

Sans bégayer un seul instant puisque récitant les phrases qu’il avait déjà concoctées pour sa belle, il fit sur un air détaché une entrée en matière sur son trajet qu’il avait bouclé sans aucune peine, par deux coups de pédales de son fidèle vélocipède spécialement taillé pour la course - disait-il  avec un semblant de modestie, mais aussi avec quelques fierté… Puis vint le moment de la remise des présents à la princesse adorée, dont le déroulement officiel était aussi très bien codifié au chapitre second du scénario choisi : le grand mouchoir à carreau encore humide et tout gonflé de ses fraîches arapelles, fut décroché du guidon et remis cérémonieusement entre les douces et blanches mains de la jeune fille, qui devait d’abord manifester quelque étonnement faisant vite place à la gourmande satisfaction de découvrir ses fruits de mer préférés.

Toujours maintenu sur le pas de la porte, notre illustre cycliste attendait la suite des évènements, pour sortir enfin le troisième chapitre du scénario concocté. Les préliminaires et le reste de la pièce étant épuisés, la belle pervenche demanda au joli-cœur ce qu’elle pouvait bien lui offrir en remerciements. Comme la chaleur qu’il avait subie sur la route l’avait manifestement quelque peu desséché, c’est avec beaucoup de délicatesse et conformément à son scénario, qu’il sollicita modestement un grand verre d’eau bien fraîche si possible aromatisé de sirop.

La dernière goutte de ce frais breuvage pris sur le pas de la porte de la maison qui abritait l’aimée, devait sonner alors la fin du rendez-vous galant, puisqu’il était déjà près de midi lorsque mettant un terme à la conversation, la douce tourterelle donna poliment congé à son pigeon voyageur.

Au moment de refermer lentement la porte elle devait lui dire en clignant malicieusement de son œil de velours : « Et maintenant, je vais me régaler !… » Sur ces dernières paroles, il ne restait à plus à  notre Tristan de quitter son Iseult bien-aimée et de reprendre courageusement le chemin du retour sous un soleil de plomb. Lorsqu’il arriva enfin à son domicile près de la caserne, le jeune-homme était notablement déshydraté par la canicule, mais aussi épuisé par l’effort déployé pour faire avancer sa fameuse bicyclette de course. Comme un amant qui s’est beaucoup dépensé avec sa belle au cours d’une nuit brûlante et chaude, il devait s’affaler à même la douce fraîcheur du sol pour une sieste qui se voulait réparatrice. 

La nuit était peut-être sereine et le fidèle parapet témoin habituel de nos conciliabules enflammés ne disait mot. Mais à nous ceux de la bande, qui avions écouté sans interrompre un seul instant la narration de notre ami,  il appartenait de mettre notre grain de sel dans cette affaire, autrement dit - jouer à tour de rôle l’avocat général, pour quelques bonnes objections bien placées.  

Le premier qui ouvrit le bal devait lui lancer la première flèche : « Ton aventure est belle Vincent, mais dis-moi un peu - tu appelles ça un rendez-vous ! ? »

Sans même lui donner le temps de répondre le deuxième lui dit : « Tu t’es cassé les reins sur les rochers à ramasser comme un pauvre esclave, une poignée d’arapelles pour une fille que tu ne connais pas et qui n‘habite même pas chez nous à La Calle ! ?

Et ouais ! dit le troisième : « C’est des fleurs qu’on apporte à sa béguine, quand on lui donne rendez-vous ! Moi je n’ai jamais entendu dire que c’était des arapelles ! »

Approbation quasi générale de la bande et le quatrième lui dit sans ambages : « Oh, cousin ! Par hasard, tu crois pas qu’elle t’as  peut-être pris pour un calamar ! ? »

Sans même lui laisser le temps de se défendre, le cinquième rua dans les brancards en ajoutant sentencieusement : « Comment ! ? Tu te tapes en plein soleil tout ce chemin sur le vieux vélo de ton frère et elle te laisse comme un mendiant devant la porte, sans même t’inviter à rentrer  un instant dans la maison  familiale ! ? »

Le sixième intervenant c’était moi et comme je remarquais qu’il commençait a s’affliger, je lui susurrais très gentiment : « Si tu ne lui avais pas demandé un verre d’eau fraîche, elle aurait eu le courage de te faire partir sans rien t’offrir ! Pour moi, l’amour c’est pas ça ! »

Alors à l’unissons et à la queue leu leu chacun de lui dire avec solennité : « Tu vois pas qu’elle t’a pris pour un con et qu’elle a profité de ta gentillesse pour se faire passer l’envie des arapelles ! »

Un autre il lui lance d’un air courroucé : « J’espère que ces putains arapelles elles avaient le goût du mazout et que ça lui a donné la cagarelle pendant une bonne semaine ! ? »

Son voisin encore plus en colère que l’autre, il conclut la plaidoirie générale en clamant dans le silence de la nuit : « Porca misère ! La prochaine fois porte lui un sac de gatsoumarines pour qu’elle se les mette quelque part ! »

Assis tristement sur le parapet du cours Barris, notre vieux copain d’enfance déjà fourbu par sa randonnée nous est apparu soudain bien abattu, par toutes les vérités qui fusaient de sa bande d’amis de toujours. Il savait très bien que ce n’était pas par un sentiment de jalousie, que nous lui avions tous donné notre avis sur l’épopée qui l’avait conduit au Tarf, pour y rencontrer se qu’il croyait naïvement  être - le grand amour de sa jeune vie

C’est ainsi que très rapidement chacun d’entre-nous dédramatisa la situation, pour redonner enfin le sourire à notre ami et compagnon d’infortune. Car il faut bien le dire, ce qui lui était arrivé en ce jour funeste devait aussi arriver à chacun de nous, un jour ou l’autre au cours de notre belle jeunesse calloise. C’est pourquoi, dans les suites immédiates de cette affaire de cœur au parfum de fruits de mer, nous avions alors manifesté beaucoup de solidarité et de compassion pour notre cher et estimé copain, en lui affirmant avec beaucoup de sincérité dans la voix que toute compte fait, cette fille - n’avait aucune classe - qu’elle n’était sûrement pas faite pour lui et qu’il méritait mieux - qu’elle était un peu maigrichonne sur les bords - que son nez paraissait un peu long et crochu - par ailleurs elle n’avait même pas de jolis yeux et que son sourire bien était fade...

En quelque sorte nous voulions lui dire à l’instar de M. Jean de La Fontaine, que : « Les raisins étaient trop vert et bons pour des goujats ! » Alors pour tenter de le consoler, on s’est empressés de lui inventer gentiment et sans aucune ironie, plein de béguines dont on lui affirmait le plus sérieusement du monde, qu’il ne s’était même pas aperçu qu’elles n’avaient des yeux que pour lui. Puis chemin faisant, on terminait toujours notre sermon sur un air docte, en lui soufflant doucement dans les oreilles une vérité proverbiale, à laquelle et ceci dit entre-nous, il nous était quand même difficile d’adhérer pleinement : « Guaglione ! laisse tomber et oublie-la ! Une de perdue, c’est cent de retrouvées ! »

Et pourquoi ne pas en retrouver mille - porca misère ! ? Et schpake que je te schpake abondamment et le mot de la fin revenait toujours au fils de Cyprien le plombier, lequel apparemment très instruit sur la question, se mettait à déclamer avec une passion toujours affirmée : «  Une femme est une cigarette que l’on fume et que l’on jette ! » Alors en définitive les sourires revenaient sur les lèvres et tout le monde était satisfait sous le ciel étoilé d’une belle nuit de l’été. D’ailleurs dés le lendemain matin, après une bonne nuit de sommeil réparateur du corps et de l’esprit, tous les Casanova en herbes du Bastion de France le cœur tout rempli d’une folle espérance, étaient de nouveau prêts à descendre dans la même l’arène, pour affronter de nouvelles aventures sentimentales et bâtir de nouveaux châteaux en Espagne.

C’était ainsi autrefois pendant l’été dans ces temps heureux notre jeunesse folle. Combien de ces tendres amourettes et de ces touchants chagrins d’amour d’adolescent n’avions-nous subis ! ? Il faut dire cependant, que ces naïves et puériles idylles amusaient toujours gentiment nos aînés, lesquels bien que songeurs souriaient au passage noyés dans leurs souvenirs, qui peut-être leurs faisaient revivre un moment leur jeunesse avec nostalgie. Alors discrètement et à leur tour, ils s’empressaient autant que faire se peu pour venir paternellement nous consoler, en essayant de dédramatiser la situation - qu’ils qualifiaient  d’enfantillages.

Cette petite histoire s’adresse à tous ceux de chez nous, parce qu’elle est certainement arrivée un jour à bien d’entre-nous. Je n’oublie pas non plus d’avoir  une pensée pour les douces et frileuses petites amourettes, j'ai nommé celles des soirs d’hiver ventés et pluvieux de jadis. Mais ça,  voyez-vous ! c’est une autre histoire que pourrait discrètement vous conter le célèbre cours des saucisses, alias, rue de Verdun... mais aussi avec beaucoup plus de discrétion, le coquin parapet toujours tapi dans l’ombre complice des brisants.

Pour terminer ma petite histoire d‘un autre temps, il me semble que j’entends chanter d’une voix de velours, mon cher et estimé cousin Francis di Jacomino, quelque part dans le lointain de sa Presqu’île de France en Barbarie et pour conclure ma petite histoire en souvenir de toutes les belles et petites amourettes d’antan, voilà ce que devait me répondre en écho sa douce et tendre romance :

J’avais 20 ans.

J’avais 20 ans pour les yeux d’une femme
Un mot d’amour faisait battre mon cœur
Pour être aimé j’aurais donné mon âme
Et de mon sang j’eus payé ce bonheur.
Je vous voyais mesdames toutes belles
Je confondais l’automne et le printemps
Je vous croyais aussi toutes fidèles
Que je voudrais encore avoir 20 ans.

De la beauté je chantais vos louanges
J’avais 20 ans je les chante toujours
Moi qui croyais n’adorer que les anges
Aujourd’hui j’aime à chanter leurs amours
Tout compte fait vous êtes bien aimantes
Et vos atours sont toujours séduisants
Plus je vieillis plus je vous vois charmantes
Que je voudrais encore avoir 20 ans

Plus je vieillis plus je vous vois charmantes
Mais je voudrais mais je n’ai plus 20 ans.

Mais avant de tirer avec regret, les rideaux qui masquent la fabuleuse scène du passé, j’ai très envie de hurler un moment à la lune, pour dire en me faisant bien entendre à la ronde, que moi aussi : « Pour une amourette qui passait par là, j’ai un jour perdu la tête… »

Avouons-le enfin mes amis, mes compagnons, mes frères du Bastion de France et laissez-moi un seul petit instant m’interroger à votre place, pour demander : « Qui d’entre-nous aujourd’hui encore, peut-il se targuer d’avoir effacé de ses souvenirs d’antan, une seule petite amourette qui était bien trop jolie, pour être à jamais oubliée dans un coin sombre de sa mémoire ? ! »

En tous cas pas moi je vous l’assure et sûrement pas vous je vous le jure !

Que celui qui gentiment me contredit me jette la première pierre, s’il ne craint pas de faire un horrible sacrilège et de s’attirer toutes les foudres  des Dieux du Bastion de France.

Douce et tendre amourette de ma jeunesse calloise. Ah ! si tu pouvais un jour revenir tout près de nous, pour rafraîchir l’âme des exilés que nous sommes.

 Jean-Claude PUGLISI - de La Calle de France.

Giens- 83400 HYÈRES. Le 24 février 2005.