L’œil du trépassé.

Cette histoire véridique s’est déroulée  autour des années 1946 ou 1947, dans les murs même de l’hôpital civil de La Calle et plus particulièrement dans l’atmosphère confinée et le silence angoissant de l’amphithéâtre - autrement dit  la morgue !

Ce jour-là, Angèle la jeune et très belle infirmière, fit mander à la morgue Louise ma mère et Lucie alias Panache sa vieille amie et néanmoins complice, pour venir céans habiller un défunt en vue de son dernier voyage… Il faut dire que Louise et Lucie étaient des habituées de la chose, puisque, superstition aidant, le rare personnel hospitalier de cette époque, avait peur de côtoyer de trop près et surtout de toucher les morts.

Louise et Lucie, bien au contraire, se faisaient un devoir sacré de s’occuper régulièrement des défunts, sans aucune appréhension et d’une manière tout à fait naturelle. Les deux amies étaient donc souvent réquisitionnées par Angèle, dès lors qu’un pensionnaire était hélas dirigé vers l’amphithéâtre.

Ce jour-là un homme d’un âge certain venait de décéder : il s’agissait de M.... un habitant bien connu des Callois, qui un temps avait tenu le café des palmiers sur le cours Barris. Louise et Lucie appelées par Angèle, devaient une fois de plus se retrouver dans le silence obscur de la morgue, pour entreprendre la laborieuse tâche de faire la toilette du mort et poursuivre ensuite leur œuvre charitable, en lui faisant revêtir ses derniers habits qui devaient l’accompagner vers l’au delà.

L’amphithéâtre était sombre et chaque bruit résonnait étrangement dans cet environnement ou dans l’air ambiant flottait, une désagréable et bien inquiétante odeur de mort. Tout en s’affairant consciencieusement autour du trépassé pour se donner le courage nécessaire et affronter la situation présente,  se faisant et tenter de rompre le silence angoissant des lieux, les deux femmes toutes pleines d’une sincère compassion à l’endroit du pauvre défunt, conversaient d’une voix basse et infiniment respectueuse, en chuchotant sur les dures réalités de la vie et de la triste destinée de chacun, tout en répétant que l’on était peu de choses dans cette vallée de larmes et que la mort ne pouvait être qu’une injustice de plus, qui tirait un trait définitif sur une brève existence.

  Au cours de l’opération d’habillement du défunt, les deux femmes s’étaient partagé la tâche : Louise se tenait vers les pieds du défunt, alors que Lucie se trouvait côté tête, afin de lui donner pour finir un ultime coup de peigne. Depuis un moment déjà, les deux amies probablement fatiguées avaient fini par se taire et un silence pesant devait alors envahir l’atmosphère confinée des lieux. Comme de coutume en la matière, il était absolument indispensable de fermer parfaitement les yeux du mort, afin qu’il puisse trouver le sommeil éternel au sein de sa dernière demeure.

Cette mission particulière revenait régulièrement à Lucie, qui depuis toujours s’était acquittée de cette tâche avec beaucoup d’application et infiniment de respect.  Cependant en ce jour funeste quelque chose d’étrange et de non moins inquiétant, devait se produire dans l’atmosphère claustrée et sinistre de l’amphithéâtre. Soudain,  dans le silence des lieux, la voix pleurnicharde et angoissée de Lucie interpella ma mère :

« Louise ! Regarde le mort, il me fait peur. »
- Allons Lucie de quoi as-tu peur ? Tu sais ma fille ! Les morts n’ont    jamais   fait de mal à personne. »
- Oui je le sais, mais dis-moi Louise ! Pourquoi aujourd’hui je n’arrive pas à lui fermer les yeux ? »
- Qu’est-ce que tu me racontes encore là Lucie ? Pourtant ce n'est pas la première fois que tu le fais. »
- Oui, mais ? Je te jure que depuis un moment déjà, je lui abaisse les paupières et au bout d’un petit moment il ouvre toujours le même œil, pour me fixer avec un drôle de regard. »

Alors elle répéta consciencieusement l’opération, mais au bout d’un instant l’œil était de nouveau grand ouvert et fixait étrangement les deux femmes ébahies, avec semble-t-il un éclat particulièrement saisissant dans son regard. Jamais les deux acolytes n’avaient assisté à un pareil spectacle au cours de leurs nombreuses et pieuses interventions funèbres, à tel point que Lucie en était venue à demander à ma mère, laquelle, il faut le dire, n’en menait pas large du tout, si le pauvre gisant était vraiment mort ? Puisque l’œil qu’il s’évertuait à garder ouvert, n’avait semble-t-il - pas du tout le regard d’un trépassé. Lucie commençait sérieusement à paniquer et Louise qui conservait encore quelque courage à revendre, entreprit de fermer vigoureusement les paupières du défunt, tout en les maintenant momentanément fixées à l’aide d’un sparadrap, mais, disait-elle, qu‘il sera indispensable d’ôter dans quelques instants…

Enfin le calme et la sérénité étaient de nouveau revenus et au bout d’un moment les deux femmes qui s’apprêtaient à terminer leur mission, entreprirent de retirer très délicatement le sparadrap salvateur. En effet les paupières incriminées restèrent parfaitement closes, à la gloire de ma mère et à la grande satisfaction de Lucie. Les deux amies s’avouèrent mutuellement qu’elles avaient eu très peur, ce que l’on peut aujourd’hui comprendre, surtout, lorsque l’on évoque cette époque, ou l’ignorance et la superstition étaient toujours présentes dans tous les esprits.
    
C’est alors que soudain, dans le silence pesant de la morgue, la voix angoissée de Lucie se fit de nouveau entendre : « Louise, regarde, le mort, il a encore ouvert l’œil. » 
Lucie n’avait pas du tout la berlue, car l’œil du trépassé était encore une fois grand ouvert, fixant avec sévérité les deux femmes paralysées par la peur et toutes prêtes à quitter précipitamment les lieux… C’est à ce moment qu’Angèle fit son entrée dans la morgue pour constater avec surprise, que les deux préposées aux choses funèbres tremblaient de tous leurs membres, en affectant un visage aussi blême que celui du trépassé. Alors de sa voix autoritaire, elle les interpella vivement pour leur demander :
« Qu’est-ce que vous avez toutes les deux à trembler comme une feuille ? »
A l’unisson les deux femmes larmoyantes s’accrochèrent à  Angèle, pour lui exposer cet étrange phénomène que jamais elles n’avaient constaté en pareil cas. Angèle qui depuis un moment déjà, écoutait patiemment les jérémiades des deux amies, avec un petit sourire aux coins des lèvres se fit tout à coup sérieuse et d’un ton plus que sévère ordonna aux deux femmes de s’approcher du défunt. Alors montrant du doigt l’œil du trépassé, elle cria d’une voix forte à faire trembler même les morts :

« Bourriques que vous êtes ! Ouvrez-bien vos yeux et regardez avant de prendre peur comme vous l‘avez fait. »

« Oui mais regarde Angèle ! L’œil du mort, toujours ouvert il reste » pleurnicha Lucie sous les approbations de ma mère.

« Bourriques que vous êtes ! Vous n’avez même pas vu que le mort - il a  un œil en carreau. »