LE MOUNADJEL    

Lutin, Esprit, Revenant, Fantôme ?   
Ou quand la légende rejoint la réalité !

 

 La langue Calloise était un mélange d'Italien-Napolitain bien sur, d'arabe et de Français. Et si nôtre vocabulaire, ô combien coloré, ne manquait pas de surprises, reconnaissons au passage que les transformations de syntaxes étaient  - monnaie courante. - Mais toute langue n'est-elle pas un mélange ? On parlait chez nous il est vrai, plus avec sa gueule qu'avec ses connaissances littéraires.
Les différentes ethnies venues lors de la création du Bastion, avaient dans leurs bagages un vocabulaire riche en couleurs : le seul héritage que nous cultivons çà et là dans notre jardin aux souvenirs !
Cela étant dit, je vais essayer de remonter aux sources, d'un des mots qui se pratiquait couramment dans notre vie de tous les jours, et qui a marqué pour beaucoup, notre prime enfance.

« O MONACCIELLO ! »

Monacciello -prononcez Mounadjel- ou petit moine, était un mot Napolitain employé couramment par les Callois, pour imager « le Babaou, les Esprits, les Revenants, ou les Sorcières et Fantômes de tous poils ! »

Ah ! Combien la peur du Mounadjel n'a-t-elle pas accompagné notre jeunesse !....

Dans ces entrées de couloirs d'immeubles sombres à souhaits, dans la pénombre des petites ruelles mal éclairées, dans cette Marquise que l'on empruntait pour rentrer le soir à la Presquîle lors des gros temps venus de l'Est, etc etc . Partout et toujours planait la présence du « Mounadjel ».

Son pouvoir s'est surtout exercé sur moi, autant que je m'en souvienne, lors de ces après-midi voués à la sieste, quand l'enfant turbulent que j'étais entendait alors et encore cette phrase inoubliable venue de l'au delà, lancée à la volée par mes parents : « Enttention, reste tranquille et dors, atroment le Mounadjel y va venir ! »

Et le trouillomètre à zéro, je retrouvais un calme-passager bien sur- par crainte de voir apparaître cette chose maléfique, indéfinissable aux contours imprécis, sortie directement de la lointaine mythologie Napolitaine  -

LE MOUNADJEL- !

O Monacciello ! Que de légendes ne t'attribue-t-on pas ! De combien d'images fortes n'as-tu pas été affublé !

A ma connaissance, les Napolitains ont toujours eu plusieurs versions au sujet de ton personnage légendaire, si jamais tu as existé bien sûr !
Pour ma part ! Je crois dur comme fer que tu n'étais pas un mythe, et je pense que ta personne a bien été réelle car elle a marqué dit-on, de son sceau, toute la période du règne du puissant Roi de Naples.
Tous les Napolitains connaissent cette figure qui est la plus crainte et aimée de la table exotérique.

La première légende tient en quelques lignes :
Selon les uns :« O MONACCIELLO » aurait été un imprévisible petit fantôme qui se montrait sous la forme d'un vieil enfant, avec un froc comme celui des orphelins dans les couvents. Selon la tradition, c'était le surnom par lequel était appelé un orphelin dans une période entre la première et la deuxième Renaissance, né d'un malheureux amour et mort jeune dans le mystère. Son fantôme errait par les rues en laissant des monnaies sur le lieu de son apparition.

Selon les autres : tu étais un petit lutin pas plus haut que trois pommes, poupin, joufflu, rougeaud, dodu, bedonnant sur pattes, triple menton, gros nez rouge et retroussé, glabre , bouche en tirelire et réjouie , œil vif mais cerné, chauve, voilà à quoi ressemblait notre MONACCIELLO !

Vêtements ?: Froc et capuchon de moine tout rouge, de même que les sandales et le chapeau rond et plat d'évêque qu'il porte les jours de pluie. Il leur arrive de « squatter » de jolies et anciennes demeures où ils mènent un tel tapage que plus personne n'ose venir les habiter. Mais ils sont obligés de rester trois cents jours par an auprès des trésors dans les cavernes et les grottes. Les soixante-cinq jours restants, ils envahissent toute l'Italie, la Grèce, la Sardaigne, et bien entendu.....La Calle.

Le Monacciello est gourmand, se gave de Polenta à la viande, aime le vin et les liqueurs, méprise les pâtes et anémiques légumes. Le Monacciello ou Manchetto Napolitain, le Mamucca Sicilien, le Monaciccio Calabrais n'ont vraiment de moine que l'habit ; Ce sont tous de fameux sacripants, voleurs, espiègles, pinceurs de fesses, terreurs des couvents des religieuses qu'ils harcèlent dès le matin pendant leurs prières, et surtout la nuit.... ! Ils gardent mal les trésors des Nains et des Fées. Ils surveillent les magots que les morts ont laissés derrière eux.

Mais pour ce qui est une légende beaucoup plus crédible à mes yeux, entendue lors d'une émission sur Radio Monte-Carlo, c'est celle qui va faire se délecter en passant mes amis Callois, ces personnages très friands de légendes et de contes qui jaillissaient chez nous de la bouche de nos grands pères, assis sur leur chaise devant les pas de portes, par ces belles soirées d'été.

Du temps du Roi de Naples donc, la grande ville italienne qui couvait en son écrin ce merveilleux golfe méditerranéen, souffrait d’un manque évident d'eau potable.
Seules les riches demeures en étaient pourvues, et pour cause: les eaux souterraines qui parcouraient les sous-sols de la ville desservaient par d'astucieux canaux, les hôtels particuliers et les riches demeures de cette grande citée.

Ces réseaux de canaux, très étroits en l’occurrence, débouchaient  par endroit dans des réserves faites de briques et d'argile, accessibles aux gens de maison uniquement par un escalier de fer. Situés sous les grandes cuisines des demeures de l'Aristocratie Napolitaine, ces canaux, s'ils alimentaient convenablement et suffisamment les privilégiés de cette grande cité méridionale, avaient un gros défaut, à savoir : leurs dimensions très réduites ne pouvant laisser passer pour leur entretient qu'une personne de petite taille.

Cette délicate opération avait été confiée, pour plus de sûreté, par le Régent de la ville au Clergé local qui, à cette occasion, récoltait moult deniers pour son diocèse. Le Clergé avait trouvé parmi ses serviteurs de Dieu, un moine de taille au dessous de la moyenne, pratiquement un nabot, qui assumait avec zèle cette lourde tâche.
Et seul, il curetait du matin au soir ce réseau de distribution d'eau potable avec amour et passion ! Tout au long de l'année, notre petit moine – o Monacciello -, s'adonnait à ce travail, ô combien fastidieux, mais sommes toutes assez lucratif comme vos pouvez le deviner : on ne faisait rien pour rien en ce temps là !

Ces canaux, qui possédaient donc une ouverture dans chaque cuisine de ces belles villas Napolitaines, avaient attisé la curiosité de notre moine.

Filou comme personne, il profitait de l'absence des maîtres des lieux , pour s'introduire dans les demeures et passer en revue les somptueux salons et salles d'armes qui s'offraient à ses yeux, ce qui à l'occasion,  le conduisait à « s'attarder » sur les objets rares, les menues monnaies et les bijoux qui  traînaient çà et là.

Son butin en poche, il disparaissait et reprenait son travail avec ardeur, d'autant que la journée avait été bonne.

Et ainsi de-suite, demeures après demeures, les curetages dans tous les sens du mot, étaient pratiqués par notre Monacciello.

Ces « disparitions » inexpliquées, ne laissaient pas indifférents les propriétaires des lieux à leur retour ; mais malgré les plaintes déposées auprès des Gens d'Armes de l'époque,  les objets d'art et les bijoux ne faisaient plus jamais surface.

Alors, en désespoir de cause mais sans en avoir  la preuve, on prenait par habitude, dés que quelque chose était égarée ou disparaissait de dire : « C'est sûrement le Monacciello. »
Pour terminer, je voudrais vous conter une petite histoire que j'ai vécue, lors de la savoureuse période Calloise de ma vie :

Ayant été invité par mon oncle Vincent Poropane et Totor Villardo à aller « faire » des crabes pour la pêche, en bas du cimetière par une nuit sans lune, avec comme seul éclairage une vieille lampe à carbure, je me suis trouvé en leur compagnie et celle d'un arrosoir, après avoir traversé le domaine de Pasqualin,*  dans les rochers prés des tombes militaires.

Là, la récolte de crabes effectuée, nous avions repris le chemin du retour, guidés dans le cimetière par Totor, lampe à carbure en main.
Mais arrivés à une vingtaine de mètres de la sortie, ce sacré Totor, avec la complicité de l'Oncle Vincent, étouffa la flamme de cette antique lampe à carbure, et à ce moment  là, plongés dans le noir absolu, j'entends encore ce grand plaisantin de Totor crier à haute voix :

« SAUVONS NOUS , VOILA le MONACCIELLO » !!

Et jambes à notre cou, nous nous sommes retrouvés, en deux temps trois mouvements, à l'entrée du cimetière, cœur battant mais avec un fou rire de circonstance. Un fou rire comme seuls peuvent en avoir les Callois quand ils ont, par une nuit sans lune, « o Monacciello aux trousses » !

Et oui, il ne nous fallait pas grand chose pour être heureux en ces temps là, Mes Amis Callois !

Alors O MONACCIELLO : Revenant, Esprit, Babaou, Fantôme ou je ne sais quoi encore, pour moi tu resteras, quand je prononce ton nom,  ce joyeux petit Lutin qui me rappelle ma ville natale. N'est-ce pas là l’essentiel ? !

*Pasqualin : Gardien du cimetière qui avait la particularité d'avoir une jambe raide.