C'était une fois, Gaétan de La Calle.

Par un bel après-midi, avec notre habituelle bande de copains, nous nous sommes retrouvés - côté port - à la célèbre Pointe de la jetée, qui, sépare d’est en ouest, le port et l’avant-port de La Calle.

C’était là et le plus souvent à la belle saison, notre lieu habituel de rencontre et de jeux, mais aussi un endroit privilégié, pour venir taquiner les quelques barques restées à l’amarre (qui ne se souvient ! ? De l’exploit naval de Marquis le forban* sur le modeste bâtiment qu’un jour il emprunta frauduleusement à Monsieur le Juge du Bastion de France ) et parfois pour pêcher, dans très peu d’eau au bord du quai - les petits Goujons, Baveuses* et autres modestes poissons.

Le plus souvent armés d’une ligne des plus rudimentaires, nous restions là très sagement assis les pieds dans l’eau, et surtout, toujours bien attentifs aux mouvements des quelques poissons, qui ne manquaient jamais de venir faire honneur aux modestes Gamboutches*, qui, à l’occasion, servaient volontiers d’appâts improvisés.

Parfois ils arrivaient sur les lieux des promeneurs de tous âges, qui venaient tuer le temps du côté de la Pointe et s’attardaient un moment pour nous regarder pêcher, surtout, lorsque l’un d’entres-nous, avait la chance de prendre un modeste petit poisson...

Le plus souvent ces visiteurs des bords de mer, étaient des étrangers* en vacances à La Calle - qu’on qualifiait alors, d’Estiveurs* ! -, qui hélas ne connaissaient de la faune marine, que celle rapportée dans les pages des illustrés de l’époque… Alors fièrement, on leur expliquait tout sur les petits poissons pêchés : pourquoi ? C’était un Goujon - pourquoi ? le nom de Baveuse - le Gamboutche ? la technique d’extraction, puis, d’amorçage de son Bernard l’Hermite - le Brometche* ?…

Toutes ces très sérieuses explications, faites par des petits Callaïouns au langage délicieusement coloré, enchantaient au plus haut point - il faut bien le dire - les vacanciers de passage à notre grande et parfaite satisfaction.

Mais en cet après-midi d'été, le cours habituel de ces parties de pêche allait être émaillé d'un fait particulier, qu'il me plait aujourd’hui de raconter : 

Ce jour-là conduisant notre petite bande de gamins pécheurs, un de nos aînés - qui n’avait que quelques années de plus -, entreprit suivant sa bonne vieille habitude, de monopoliser l’attention des quelques curieux qui gravitaient autour de nous.

C'était, notre ami Gaétan !  C'est ainsi qu'il s’appelait… Fils de Marin Pêcheur et enfant du quartier, il se joignait parfois à notre petit groupe où sa présence était toujours la bienvenue - et pour cause ! ?

Mais ce personnage qui a marqué notre enfance, mis à part qu’il était un peu plus âgé que nous tous, possédait un côté bien particulier que le plus souvent il nous faisait volontiers partager :

C’était dirons-nous, un profond rêveur et un romantique, doublé d’une grande et parfaite sentimentalité...

Peut-on aujourd’hui se demander pourquoi ! ?

Peut-être bien ? Parce qu’il employait le plus clair de ses loisirs à lire, tout ce qui peut se lire : bandes dessinées diverses - romans feuilletons variés - tragédies amoureuses... Enfin et surtout, toutes les œuvres du moment - littéraires et cinématographiques - qui pouvaient contenir des situations pathétiques et embrouillées aux issues plus qu’incertaines, mais, toujours propres à faire palpiter et saigner le cœur des plus endurcis.

Mais, voilà ! Gaétan, lui ? Après dans sa tête, il continuait à se jouer le Cinéma Paradiso entre chaque lecture et c’est à nous que très souvent il se plaisait à raconter avec un réel talent, tel ou tel scénario qui à vrai dire nous entraînait un moment, sur le délicieux chemin de ses rêves un peu fous.

C’était cela !  Notre ami Gaétan.

Gaétan ! ? Nous, on l’aimait bien. Même si parfois on se riait gentiment de lui - parce que trop sérieux pour son âge... C’étaitpour ainsi dire, un artiste dans son genre et avec ça, doté par nature d’une imagination débordante - où, les grands sentiments, n’étaient jamais absents - et d’une très grande culture livresque qu’il nous faisait partager à l’occasion.

Un beau jour il nous réunit pour dire, qu’il avait projeté d’organiser une grande bataille entre Cow-boys et Indiens ! ? Avait-t-il vu un film récent ou bien lu quelque illustré sur le sujet ? Toujours est-t-il, que les combats devaient se dérouler vers les grottes du Lion où il faut le reconnaître, l'endroit choisi était par excellence l'équivalent Callois - à minima bien sûr ! - des célèbres sites Westerns américains, que parfois le Cinéma de Monsieur Dominique Noto nous gratifiait dans sa grande bonté.

Bataille de Lion's Rocks ! Avait-t-il indiqué.

Au jour dit l'affrontement eut bien lieu : d'un côté, notre ami regretté Guy Lamouroux - commandait les Cow-boys et de l'autre, Gaétan alias grand chef " Bec d'Aigle " - entraînait avec courage, une bande de féroces Indiens dans son sillage.

Faisant appel à la ruse légendaire des Indiens d'Amérique et dans un souci de parfaite stratégie, le grand Chef " Bec d'Aigle " - dont, la horde hurlante commençait à s'essouffler - par un cri guttural donna l'ordre de contourner l'adversaire, en empruntant la voie des rochers qui de prés longe la mer.

En tête de colonne, le valeureux chef Indien entraînait courageusement ses braves vers une brillante victoire... Enfin ! ? C'est bien ce que disait la littérature, qui, semble-t-il, avait inspiré notre Ami... Mais, tout à coup ! Alors que l'intrépide Sachem à la tête de ses vaillants guerriers, bondissait en avant sur les noirs rochers, une effroyable catastrophe, devait entraîner la belliqueuse tribu vers une injuste défaite...

Comme on le sait, hélas ! Une armée privée de son chef, aussi vaillante soit-elle est toujours vouée à la déroute :

C'est, ce qui arriva un jour à Lion's Rocks - aux infortunés peaux-rouges improvisés !

Que je m'explique : le grand chef Indien " Bec d'Aigle qui progressait par bonds le long des rochers, fît dans le feu de la bataille une mauvaise appréciation de la distance, ratant ainsi son objectif pour s'en aller avec fracas, s'écraser dans les flots - quelques mètres plus bas.

Autrement dit ! Ce jour-là, Gaétan tomba à la mer tout habillé - ce qui mit un point final aux hostilités.

Lorsque tout penaud et trempé jusqu'aux os, notre ami sortit enfin de l'onde amère, il leva les bras vers le ciel pour s'adresser au grand Esprit - dans le plus beau des langages Callois - en pleurnichant un moment - sur la malchance qui venait de le frapper :

Et voilà !  Cria-t-il.

Putain de guigne !
Toutes les Couilles ! ? C'est toujours à moi qu'elles arrivent. "

La bataille de Lion's Rocks, devait se terminer par un éclat de rire général, accompagné de quolibets  - dont notre héros fit largement les frais.

Depuis ce drame des grottes du Lion, Gaétan s'empressa d'oublier le peuple des Indiens, tant  il est vrai que toutes les défaites ont aussi leurs conséquences :

Je ne sais qui l'avait alors affublé - vu, son magnifique nez aquilin - du beau sobriquet de :

Grand chef - Bec de Gaz !

Mais fort heureusement, ce qualificatif - qui à vrai dire, lui seyait fort mal - fût vite relégué aux oubliettes.

Cependant, pour bien cerner l'intérêt du personnage, je ne puis passer sous silence un fait dont j'ai été le témoin direct : c'était, peu avant les fêtes de Noël...

Exceptionnellement cette année là, Monsieur Laurence - le Syndic des gens de mer - devait assurer la distribution de quelques jouets aux enfants des Marins pêcheurs Callois. Pour ce faire, il avait dressé une liste où figuraient l'identité des petits, qui devaient recevoir les cadeaux de Noël. C'est ainsi qu'une petite foule, composée des heureux bénéficiaires mais aussi de quelques curieux, vint se rassembler aux p'tits quais - en bas la marine ! - devant le minuscule bureau du Syndic. Là, le garde-pêche très consciencieusement, devait appeler tour à tour les intéressés, pour leur remettre un petit paquet cadeau.

Au dernier rang de la foule était Gaétan, qui - toujours fidèle à son habitude - devisait en termes précieux avec un grand de son âge, lorsque Monsieur Laurence appela par erreur la petite sœur de notre héros - qui, depuis hélas quelques mois, était décédée... Comme personne ne daignait se présenter, il s'adressa aux présents pour s'enquérir de l'enfant... C'est alors que Gaétan par derrière la foule et sur un ton très assuré, eut cette réponse particulièrement insolite, qui lui valut les reproches les plus véhéments de la foule où l'on entendit jaillir, des qualificatifs pas très élogieux à son endroit dans le genre de -  petit merdeux ! Par ci... Tia pas honte ! Par-là ... l'opprobre quoi !

Mais qu'avait-t-il donc répondu ! ? Ce brave Gaétan à M. le syndic Laurens.

- Et bien ! D'une voix forte et assurée, il avait crié par-dessus les têtes :

Elle est au boulevard des allongés !

Autrement dit : au Cimetière ! Ce lieu sacré par excellence des Callois de toutes confessions, que, Gaétan - voulant faire l'intéressant - s'était permis publiquement de qualifier de " Boulevard des allongés " !  Quel scandale à l'époque !

Certainement, c’était encore le résultat de l'une de ses passionnantes lectures !

Mais revenons sur les lieux de pêche pour dire que ce jour-là, Gaétan reçu la visite d' un petit groupe de touristes, apparemment très intéressé par la petite Girelle qui frétillait au bout de sa ligne... Il y avait là, une dame - très vieille France et d' un certain âge - accompagnée de ses petits enfants. Très bien vêtue et s'exprimant dans un français des plus élégants, elle entama avec notre ami un intéressant dialogue sur la mer et les poissons.

Gaétan, nullement impressionné et très à l'aise, avait enfin trouvé ce jour-là l' interlocutrice qui correspondait à son tempérament. Aussi, nous étions tous en admiration à l'écouter converser avec une personne, qui manifestement était de très grande classe...

A bien réfléchir, notre Gaétan lorsqu'il sortait le grand jeu, devait faire appel aux nombreux scénarios de ses multiples lectures, qui, mentalement lui indiquaient, les mots et les phrases à assembler parfaitement, avant de les servir toutes chaudes à l'interlocuteur du moment.

Magnifique ! Superbe !... Inutile d'aller plus loin - là, était le génie de Gaétan.

La conversation qui durait déjà depuis un bon moment, fût un instant interrompue par la charmante dame, qui, en s'excusant, tira de son sac un paquet de bonne contenance, qu'elle entreprit d'ouvrir avec beaucoup de discrétion :

C'était un beau gâteau à peine entamé et odorant à souhait.

Pour remercier notre ami, l'excellente dame  - très vieille France -, remit le tout à notre héros muet de surprise, en lui indiquant que ces débris de gâteau, feraient assurément le régal des poissons. Puis, prenant congé, elle confia cette tâche à notre ami avec une infinie courtoisie.

Nous étions alors tous prés de notre compagnon, qui, médusé au possible, s'était mis à distribuer - avec une évidente parcimonie -, quelques petites miettes, aux quelques petits poissons riverains.

Gaétan restait silencieux, mais, dans sa tête, son ordinateur habituel devait rechercher toutes les solutions possibles en pareille situation... La sympathique famille vieille France venait à peine de rejoindre la terre ferme, lorsque, tout à coup, Gaétan plongea résolument la main dans le paquet, pour se saisir d'un énorme morceau de gâteau qu'il englouti sans plus attendre, suivi de prés par la bande de Callaïouns, qui s'était ruée sur le festin - comme un vol de Goélands affamés, suivant les chalutiers..

Pourtant il m'a semblé un moment, que l'excellente dame a souri gentiment avant de disparaître au haut du cours Barris, ne se faisant peut-être aucune illusion quant au sort réservé aux débris de son gâteau.

Lorsque parfois je me remémore ce petit souvenir d'enfance, il m'arrive de me demander, si ces " débris de gâteau " étaient bien destinés aux poissons ! ? J'aime à croire aujourd’hui, que, ce gâteau à peine entamé, était peut-être bien ce qui restait du goûter des petits-enfants, et que, l'excellente dame vieille France, avec beaucoup de délicatesse et de subtilité - prétextant les poissons -, avait confié le précieux paquet au plus grand d'entre-nous, celui qui lui apparaissait des plus matures, avec, semble-t-il, le désir que ce gâteau restant fût aussi notre goûter.

Et le goûter fût ! Merci Madame, au nom des petits Callois d'alors.

Après le festin nous sommes restés là, assis autour de Gaétan qui depuis un moment, méditait profondément le regard perdu dans le lointain et plongé dans quelques sublimes réflexions... Avait-il compris le message discret de la dame vieille France ? Je ne puis l' affirmer... Mais, à un moment, il daigna enfin s'adresser à notre petite assemblée, pour dire combien cette dame lui était apparue exceptionnelle, mais il regretta amèrement de n'avoir pas osé lui demander une chose avant qu'elle ne quitte la Pointe.

Que voulait-t-il bien lui demander ? Notre ami Gaétan - à cette charmante personne.

Il finit tout de même par nous le dire au bout d' un moment :

" - Madame ! Vous, qui semblait être d'une classe distinguée... Vous ! Qui avait un certain âge, et qui, par conséquent, connaissez tous les secrets de l'existence...

" -Voulez-vous je vous prie, me raconter - l'histoire de votre vie ! (sic) "

- Et nous les petits Callaïouns un moment éberlués, on a très vite compris que Maestro Gaétano, venait de se replonger tout entier dans son éternel Cinéma Paradiso où déjà un nouveau scénario était en préparation, avec en vedette principale une dame très vieille France, racontant avec beaucoup de sentiments - à la lueur d'une chandelle, le soir au coin du feu, lorsque souffle le Bafoungne* ! -, les plus doux mystères de l'histoire de sa vie :

Les hauts de hurlevent ! En quelque sorte.

Autant en emporte le vent ? Peut-être.
Gaétan de La Calle ! ? C'était cela :

Un tendre - un rêveur - un sentimental - un parfait romantique...

Mais aussi un ami très cher que je n'ai pas oublié.


Jean-Claude  PUGLISI – de La CALLE de France.

le 31 Décembre 2000 à 19 h. et 10'.

 

- Dernier article - de l'année 2000 / du XX ème siècle / à quelques heures du XXI éme siècle et du III éme millénaire.

- Dans quelques heures, fin du 20 ème siècle et du 2 ème millénaire.

- Au-delà de cette nouvelle du Bastion de France et de notre ami d'enfance Gaétan, c'est une fois de plus, La Calle - mon unique Amour et ma seule Patrie - qui vient réchauffer ma solitude.

- L'année 2000, le 20 ème siècle, le 2 ème millénaire, se terminent... Le 21 ème siècle, le 3 éme millénaire vont commencer...

- Mais, La Calle ! ?... Cet éternel roman d'amour qui n'a pas de commencement et jamais de fin.