Ali pieds de plomb et Messaoud

Il y a déjà bien longtemps que j’ai eu très envie de me raconter certaines petites histoires d’autrefois, qui sans façon sont venues mettre en scène deux personnages éminemment célèbres et hauts en couleurs de La Calle de France :

j’ai nommé : Ali pieds de plomb et Messaoud.
    
Mais qui étaient ces deux individus ?

Ali alias pieds de plomb était un solide gaillard grand et costaud, qui devait peut-être à cette époque friser de près la cinquantaine. Il arborait une belle et éternelle paire de moustaches noires bien fournies - dans le pur style des années 1900.

Vêtu d’un antique et éternel costume noir délavé par le temps et de propreté douteuse, il cheminait pieds nus d’un pas lourd et pesant, toujours coiffé d’un béret de couleur assortie à ses vêtements. On aurait dit chemin faisant qu’il écrasait des œufs, tant sa façon de marcher était particulière : ce qui devait tout naturellement lui valoir le beau et massif sobriquet d’Ali pieds de plomb, qui à vrai dire lui allait à la perfection.

C’était un homme tranquille et sans histoire qui bien que marginal, vivait d’une façon toute pacifique et entretenait même des rapports tout à fait normaux avec autrui. Il faisait partie d’une grande et bien connue famille calloise et on disait qu’il avait autrefois suivi une bonne scolarité et même obtenu le prestigieux certificat d’études primaires. Tout laisse à penser à la véracité de la chose, car ce n’était manifestement pas un analphabète et qu’il s’exprimait toujours dans un excellent français. Quant à son comportement habituel et sa manière de faire, personnellement je trouvais parfois qu’il émanait de sa massive personne, une certaine personnalité voire une réelle majesté

Il résidait en bas la marine près de l‘ancienne centrale électrique, à deux pas de la mer au lieu-dit les petits quais, dans un vaste local appartenant à son neveu - M. Abdel Rahamane REZZAZ. En effet celui-ci possédait une barque de pêche à la sardine et rangeait dans ce garage les divers armements de son bateau, en particulier les filets et cageots vides laissés sous la bonne garde d’Ali.  Ainsi grâce à la générosité de son neveu notre homme avait trouvé là, non seulement un gîte gratuit mais aussi le couvert en prime, puisque chaque matin dés l’arrivé à quai de la longue barque, un plein cageot de sardines lui était attribué de plein droit. Ali s’empressait alors de prélever sa ration de nourriture quotidienne et vendait le reste du poisson pour satisfaire ses besoins divers, en particulier l’achat de quelques litres de vin rouge tirés des tonneaux de chez Mme Miniquebrique*, qui tenait depuis toujours une cantine sise rue de Verdun.

Ali pieds de plomb s’il faisait souvent l’objet de quolibets et de plaisanteries par les gens de notre cité, devait surtout subir avec beaucoup de patience toutes les bêtises des gamins du quartier. Alors il lui arrivait parfois de s’emporter et de proférer de terribles menaces, pour tenter de décourager les débordements des garnements qui traînaient trop prés de ses pénates. Un beau jour un plaisantin local voulant semble-t-il faire l’intéressant, avait griffonné en grosses lettres et à la peinture rouge sur la porte de l’antre d’Ali, une indication insolite qui signait les lieux et reflétait son fidèle locataire. Au delà du temps ces quelques mots disgracieux peints en rouge, devaient rester gravés dans ma mémoire d‘une façon indélébile, peut-être bien parce qu’ils résument à eux seuls, la personnalité et la philosophie de ce brave homme :

Ali pieds de plomb.
Dompteur des bouteilles de vin rosé.
Hôtel des petits quais.
Pas de loyer.
Bureau du congé payé.

Messaoud quant à lui, était très différent de son coreligionnaire. Brun de peau  et cheveux crépus bien fournis couleur corbeau, il accusait une taille moyenne et jouissait d’une corpulence ordinaire. Il apparaissait toujours proprement vêtu de vêtements bleu marine et cheminait de par les rues du village parfaitement chaussé d’espadrilles. Je ne pense pas qu’il ait fait seulement quelques jours d’école dans sa prime jeunesse, mais bien qu’analphabète son comportement et son attitude de tous les jours, faisaient de lui un être parfaitement sociable et bien intégré dans la vie de la cité. Après la guerre 40 /45 moyennant quelques oboles il rendait régulièrement de menus services, en côtoyant de près les quelques estivants qui venaient à La Calle durant l’été. Un temps il avait même exercé le métier de marin-pêcheur et ce n’était pas comme on pourrait le penser, un parfait marginal isolé à l’instar d’Ali - alias pieds de plomb. Cependant, il avait tout comme ce dernier un petit penchant pour la dive bouteille, bien que je ne l’ai jamais vu rouler dans quelque ruisseau que ce soit.

Comme tous les gens de la cité Calloise, Ali et Messaoud se connaissaient depuis toujours et s’ils entretenaient entre eux d’excellents rapports, que je pourrais qualifier sinon d’amicaux ou du moins de comptoir, ils subissaient parfois l’un et l’autre les plaisanteries du village et espiègleries diverses de leur entourage. Je précise tout de même en toute objectivité, que ces facéties se cantonnaient toujours dans les strictes limites du raisonnable et ne dépassaient jamais certaines frontières. Parce que dans le fond, la population calloise avait dirons-nous pour les deux compères, une tendresse certaine voire si je ne m’abuse, une réelle estime.

Cinq anecdotes bien croustillantes que j’ai tirées de mes souvenirs, sont venues aujourd’hui chatouiller mon esprit et je ne peux m’empêcher de les conter à la ronde pour vous entraîner une fois de plus, sur le chemin parfois savoureux de ma nostalgie :

   Écoutons ensemble très religieusement et tour à tour, ces belles et touchantes symphonies d’antan, jouées admirablement par deux légendaires rois et non moins personnalités calloises.

Bien installé sur mon balcon de l’ancienne douane où j’habitais, je regardais avec bonheur et sans jamais me lasser, le merveilleux panorama qui depuis toujours s’étalait sous mes yeux : un port tranquille vide de ses bateaux - la puissante presqu’île avec ses fortifications et son petit phare blanc coiffé de rouge - le bleu profond de la mer et son horizon lointain - les petits quais paisibles et ses pêcheurs remaillant leurs filets - les herculéens rochers du lion et la redoutable passe qui marquait l’entrée du port… Je ne négligeais jamais à l’occasion, de jeter de temps à autre un œil curieux et inquisiteur, sur les mouvements des personnes qui circulaient dans ma rue, mais aussi de tendre une oreille discrète quelques peu intéressée, aux différents bruits et rumeurs du quartier qui parvenaient jusqu‘à moi. En quelque sorte, en plus du splendide panorama je jouissais alors de l’immense privilège, de pouvoir parfaitement goûter de mon perchoir élevé, à un fabuleux spectacle son et lumière toujours animé avec talent par des acteurs improvisés, qui sans même le savoir se produisaient spontanément dans ma rue. Ce matin là, mon attention fut attirée par l’écho d’un conciliabule tout proche, qui venait de quelque part dans un coin de trottoir. Je me penchais alors pour assouvir ma curiosité et tentais un moment de deviner l’origine de cette conversation à bâton rompu. Je découvrais alors avec un sourire non dissimulé, Ali pieds de plomb avec son coreligionnaire et néanmoins compère Messaoud en pleine discussion, sur un sujet sûrement bien à eux et qui aujourd’hui encore dépasse mon entendement.

Les deux acolytes campaient ce jour-là tout prés de la devanture de l’épicerie du port : un modeste commerce tenue à l’époque par la famille SALVIA et qui s‘ouvrait sur la rue des Corailleurs. Ali pieds de plomb puissant et massif s’était appuyé nonchalamment, le dos au mur et les bras croisés sur son puissant thorax. Quant à Messaoud, il lui faisait vigoureusement face, en regardant fixement son compère dans le blanc des yeux. J’ai cru comprendre que ce dernier avait engagé un espèce de plaidoyer sur je ne sais quelle philosophie particulière, pour tenter de convaincre à tout prix son interlocuteur du moment. Pour donner plus de poids à sa grandiloquence, il devait en prime  accompagner ses propos par toute une série de mimiques, de grands gestes et mouvements variés de ses mains. Je remarquais alors sans aucune surprise, que le timbre de leurs voix était dirons nous quelque peu vaseux voire vineux, ce qui constituait il faut le dire l’état habituel des deux individus à cette heure chaude de l’été.

Pendant ce temps là, couffins à la main des clients rentraient et sortaient de l’épicerie, sans même prêter une attention particulière aux deux plaideurs, qui disons-le n’en finissaient plus de s’affronter à la loyale, dans une joute oratoire qui sans conteste se voulait pacifique. C’est alors qu’il devait se produire un incident inattendu qui changea la monotonie du scénario : une calloise qui venait de quitter l’épicerie, emprunta allègrement le trottoir qui passait tout juste devant Ali et Messaoud. En parfaite ménagère, elle était chargée d’un couffin garni de victuailles diverses, d’où émergeait fièrement et à la vue de tous, les goulots de quelques bouteilles de vin rouge vermeil coiffés de leurs bouchons de liège. Arrivée à la hauteur des deux compères, soudain, la discussion tourna court et le silence se fit.

Dans le même temps leurs regards convergèrent à l’endroit du panier et de son contenu. Ils devaient longtemps et dans le plus profond des silences, suivre des yeux la calloise qui s’éloignait et lorsque à regret pour les deux amis, l’équipage disparu au détour d’un coin de la rue, Ali et Messaoud restèrent un moment abasourdis et sans voix, pour se regarder fixement d‘un air entendu. C’est alors qu’Ali pieds de plomb qui venait de se redresser sur ses membres vacillants, pour affecter tout naturellement une attitude qui se voulait majestueuse, saisit affectueusement Messaoud par les épaules pour lui dire d’une voix éminemment doctorale : «  Tu vois mon frère ! Mieux le boire que le sentir. » Il évoquait bien-sûr le contenu des bouteilles de la furtive ménagère ! Je me souviens que cette sage sentence ne fut à aucun moment contestée par Messaoud… Pour clore cette histoire et apaiser leur profonde déception des choses de la vie, je les ai vu s’éloigner clopin-clopant en direction de la cantine de Miniquebrique*, où le jus de la treille pouvais toujours se boire au tonneau sans qu’il soit au préalable utile de le sentir.

Malgré son côté bohême et sa façon bien à lui de vivre en marge de la société, tout cela ne lui empêchait pas d’aimer son prochain et en particulier les membres de sa famille. Un beau jour, il décida d’inviter à déjeuner son jeune neveu Abdelkrim Rezzaz alias Forteresse, un marginal simple d’esprit fumeur de Kif et alcoolique notoire, digne successeur de son oncle dans sa façon d’exister. Voulant parfaitement honorer son neveu, c’est de grand matin que le brave Ali partit dans direction de chez Miniquebrique, tenant dans sa main un jerricane de 10 litres, avec la ferme intention de faire le plein de vin rouge. A l’heure du repas et suivant sa vieille habitude, son neveu Forteresse devait arriver quelque peu éméché. Le menu du jour était constitué de sardines sur le gril, accompagnées de pain bis et arrosées de vin rouge à discrétion. Sur ce dernier point comme on peut s’en douter, Ali et Forteresse ne se sont pas du tout privés durant le repas, de se gargariser abondamment le gosier. Cependant Ali qui était de sa personne d’une très robuste constitution, jouissait aussi d’une solide et réelle réputation de taste-vin émérite. C’est pourquoi notre homme tenait bien la boisson, ce qui en soi n’était pas pour l’heure le cas de son neveu, qui rappelons-le avait déjà pris un solide acompte, en ingurgitant à l’heure de l’apéritif quelques bonnes pintes de rouge, avant de se rendre chez l’oncle Ali sis hôtel des petits quais.

A un moment donné du repas Ali pieds de plomb quitta la table, car on devait alors l’appeler de l’extérieur où il resta un moment pour répondre aux sollicitations d’un passant. A peine était-il de retour dans son antre, qu’un spectacle épouvantable devait le clouer sur place : son neveu ivre mort qui venait péniblement de se lever de son siége, devait alors se diriger vers le jerricane d’un pas bien mal assuré, pour entreprendre d’uriner très consciencieusement et à loisir via le large goulot, dans le divin nectar contenu dans le tabernacle du récipient.

Devant un tel sacrilège qui venait de se produire directement sous ses propres yeux, Ali pieds de plomb invectiva violemment son neveu, en lui demandant de s’expliquer sur les raisons de ce geste impie et pourquoi il n’avait pas été dehors pisser au grand air, soit contre un mur ou mieux encore directement dans la mer proche ? ! Mais le pauvre Forteresse qui déjà n’était pas gâté par la nature, subissait les assauts des vapeurs de l’alcool ingurgité, par conséquent il restait là éberlué comme un pantin de foire démantelé, sans trop comprendre l’indignation bien compréhensible d‘Ali. En ce triste jour de blasphème et d‘infamie, accusé de haute trahison et du crime de lèse majesté la Vinasse, sans autre forme de procès Abdelkrim fut mis à la porte et interdit de séjour dans les lieux, qu’il quitta prestement d’une démarche ébrieuse, toujours  accompagné par la fureur et les imprécations de son oncle.

Il est vrai que notre homme bien que croyant, suivait plus ou moins à la lettre les commandements transmis par Mahomet. Cependant, à l’instar de la plus part des autres Musulmans, il lui arrivait souvent de déroger discrètement à certaines règles, qu’il trouvait à son idée bien injustes voire même inacceptables. Alors c’est dans le secret que Messaoud consommait parfois du cochon qu’il soit sauvage ou non, plus par nécessité vitale que par impiété. Mais sa dépendance habituelle au jus défendu de la treille, était pour lui le plus grand des soucis de sa modeste existence. Car en effet comment pouvait-il cacher, son goût immodéré pour toutes les boissons alcoolisées ? D’autant plus lorsque l’on connaît les effets secondaires causés par leur consommation !

 Comme le faisait sans aucun complexe Ali pieds de plomb, de son côté le brave Messaoud lui emboîtait fidèlement le pas, en se grisant de plus belle à la cantine des dames Constantine * ou Miniquebrique *. Le résultat est qu’il rentrait souvent chez lui en titubant dangereusement, après une traversée mouvementée du  village, sous les quolibets de la foule et les sévères admonestations de ses semblables. Mais cela dit, c’est surtout en période de Ramadan, que le problème devenait beaucoup plus ardu pour notre héros, dans la mesure où il était tenu aux yeux de tous et par conséquent d’Allah, de respecter strictement le jeûne du Ramadan, en particulier, de s’abstenir totalement d’alcool sous quelque forme que ce soit.

Par une fin d’après midi très chaude de l’été, alors que la période de carême battait son plein, Messaoud fidèle à son habitude de tous les jours, devait se retrouver sur les quais à la rentrée des chalutiers, dont il connaissait depuis toujours les membres d’équipage, qui souvent le gratifiaient d’un peu de poisson pour assurer son repas du soir. Ce jour-là il avait fait très chaud et Messaoud s’il ne souffrait pas trop du jeûne, ressentait bien péniblement les effets du sevrage alcoolique. Au moment de l’accostage d’un chalutier, un marin pêcheur héla Messaoud pour lui tendre sa ration quotidienne de poissons frais. Au même moment, un autre membre de l’équipage qui voulait un peu rigoler, tira prestement de son couffin une bouteille de vin à peine entamée, en demandant à Messaoud de la boire en public, s’il voulait emporter le poisson qu‘on lui offrait en ce soir de Ramadan. Il faut dire qu’à cette heure, les quais étaient noirs d’un monde de tous âges et de toutes confessions. Pour Messaoud cette divine bouteille qui miroitait dans la splendeur du soleil couchant, avait un éclat vermeille d’une beauté infinie. Alors faisant fi de la foule qui s’était mise à le huer, il ne put un seul instant résister au nectar des Dieux. Se saisissant alors vivement de la bouteille, il la porta à ses lèvres pour la vider d’un trait et sur le champ, en disant tout haut à qui voulait l’entendre son amour d’Allah et du Coran, mais aussi et surtout sa vénération pour tous les vins du monde.

En ce jour de blasphème, Messaoud ne s’est même pas fait lynché par la foule, ni bousculé par ses coreligionnaires, peut-être bien parce que s’était un très brave et honnête homme, mais aussi et surtout, parce qu’il avait eu le courage de faire en public et de dire tout haut, ce que bien des musulmans de l’époque pensaient tout bas.

Mais que s’était-il passé de si terrible, en ces lieux pourtant toujours paisibles ?

Ce matin là, Ali pieds de plomb vaquait tranquillement à quelques occupations, lorsque quelques gamins qui semble-t-il devaient s’ennuyer, décidèrent d’un commun accord de lui jouer un bon tour à leur façon. Dans cette petite bande il y avait entre autre un adolescent bien connu au nom de Tella alias l’américain et Hocine Rezzaz un petit neveu d’Ali.

Je ne me souviens plus de la plaisanterie qu’ils avaient concoctée à l’endroit d’Ali, mais ce que j’ai pu savoir par la suite, c’est qu’une fois leur exploit accompli les gamins ont recherché leur salut dans une fuite précipitée, car il faut dire que ce jour là et contrairement à son habitude, notre héros légendaire avait manifestement dû se lever du mauvais pied. Furieux au possible et écumant de rage, il réussi la performance de se saisir du jeune Tella alias l’américain,  qu’il souleva sans aucune peine du sol comme un fétu de paille, pour le précipiter sans pitié dans les eaux du port. Pendant que le gamin pataugeait en pleurnichant, sans oser remonter sur les quais par crainte de nouvelles représailles, Ali mains sur les hanches et pour une fois volontiers goguenard, s’était rapproché du bord des quais pour poursuivre ses invectives à l’endroit de l’adolescent. A ce moment il devait se passer quelques chose de terrible pour un personnage qui avait de réputation, une profonde répulsion pour l’eau sous quelque forme et usage que ce soit : son petit neveu Hocine Rezzaz surgit soudain dans le dos d’Ali, pour le gratifier d’une vigoureuse poussée qui projeta notre homme à la mer.
    
Au total cet incident a eu le grand mérite de démontrer à tous les présents, que Pieds de plomb nous avait caché qu’il était un excellent nageur, mais aussi, que notre héros dans sa chute, avait bu bien à contre cœur et malgré lui, quelques bonnes tasses bien salées, lui qui n’aimait également pas l’eau de mer et qui de surcroît en ce jour de malheur, devait le débarrasser d’une bonne partie de sa crasse protectrice et décaper notablement son éternel complet noir tout défraîchi.

Depuis lors, Ali pieds de plomb devait définitivement bannir l’eau de sa pauvre existence, que ce soit aussi bien - pour se désaltérer - pour sa toilette - pour sa lessive… Et encore moins - pour la pratique de la natation.

Alors que devant son officine sise Cours Barris, je me livrais à la joie de la conversation avec Mabrouk le pharmacien résidant, je ne sais plus comment et pourquoi notre jovial conciliabule dévia vers deux sommités de La Calle de France d’autrefois : Ali pieds de plomb et Messaoud.

Je devais alors apprendre par Mabrouk, qu’il s’était jadis passé au cours d’une Saint-Cyprien calloise, une amusante plaisanterie à l’endroit des visiteurs - nos voisins les bônois, pour ne pas les nommer ! Comme l’on s’en souvient, la fête du saint patron de notre cité se déroulait avec faste et bonheur tous les ans en septembre et en cette occasion durant trois jours le Cours Barris et les terres-pleins de l’église étaient encombrés de baraques foraines et manèges, de marchands de nougat - d’oublies - de glaces - de pizza - de cacahuètes et loupines… Nos voisins les bônois abandonnaient alors sans aucun regret leur coquette capitale et les clochers de Saint-Augustin, pour accourir en masse profiter de la fête et jouir pleinement de la douceur de notre beau village.

Je ne sais plus aujourd’hui, lesquels ont eu l’idée géniale de monter un parfait canular à l’intention des bônois, pour rigoler un peu plus abondamment en ces jours de fête ? Toujours est-il que très rapidement un bruit insolite se répandit comme une traînée de poudre : durant les festivités mais pour un soir seulement, la municipalité calloise avait décidé d’exposer exceptionnellement à la vue des touristes de passage, deux rarissimes spécimens d’hommes sauvages capturés récemment pour la circonstance, dans les profondes et inhospitalières forêts calloises.

C’est dans le plus grand secret et à l’abri des regards indiscrets, qu’une cage soigneusement recouverte par une bâche fut installée prés de l’église, où semble-t-il étaient enfermés les deux dangereux hommes sauvages, en attendant l’heure de les montrer au public qui déjà se pressait sur les lieux, marquant ainsi leur impatience de voir en direct ces créatures fantastiques d’un autre temps.

La nuit était tombée depuis un moment déjà et le cours Barris scintillait de toutes ses lumières et exhalait une multitude de parfums où dominait brochettes et merguez… Une rumeur confuse faite de rires et de cris, de chants et de musiques variées, d’annonces d’un numéro gagnant venant des baraques foraines… Les touristes bônois qui par curiosité et en toute innocence, s’étaient rassemblés en nombre près de la cage aux hommes sauvages, réclamaient à la quasi unanimité d’autorité et à grands cris, le retrait de la bâche qui cachait les mystères de la cage. Il faut dire que pour en rajouter au suspens, les responsables municipaux se faisaient un malin plaisir de faire traîner les choses, pour émoustiller semble-t-il un peu plus la curiosité de l’assistance et rendre manifestement le canular encore plus authentique.

 Après un long moment et lorsque la bâche fut enfin retirée, un grand cri de surprise aux accents bônois devait inaugurer le décor contenu dans la cage : deux hommes hirsutes en guenilles à l’air farouche, menaçant, grimaçant et grognant de plus belle… Jetèrent le trouble parmi ceux venant de la capitale : jamais dans la grande ville de Bône, on avait vu pareil type d’hommes préhistoriques ! Pendant que du côté des bônois chacun disait la sienne en parfait connaisseur, de l’autre côté de la cage une bande de Callaïouns hilares tentaient d’étouffer les fous rires qui ne les quittaient plus, devant l’incroyable crédulité de ces gens venus de la grande ville.

 Dans la sombre et sinistre cage, les deux hommes sauvages jouaient leurs rôles avec une remarquable perfection en se jetant sur les barreaux pour tenter de saisir au passage quelque spectateur imprudent. Alors pour calmer les ardeurs sanguinaires des deux fauves, un grand et volumineux panier d’osier rempli de grosses tomates bien mûres fut apporté et moyennant finance on invita sans façon la foule, à bombarder les deux sauvages avec ces projectiles improvisés. Mais loin de calmer leur fureur, les deux hommes bavant de rage et dégoulinant de jus de tomate, devaient continuer inlassablement de bondir et de mener une furieuse sarabande dans leur cage.

Je ne sais plus combien de temps dura la plaisanterie, puisqu’on devait assister à un incident qui mit fin à la supercherie : soudain à la surprise des spectateurs et dans un sinistre grincement, une petite porte qui se trouvait à l’arrière de la cage, s’ouvrit toute grande comme par enchantement. Après un moment d’hésitation, les deux hommes sauvages se précipitèrent au dehors pour s’enfuir vivement dans la nuit, laissant là les touristes médusés qui manifestement n’avaient encore rien compris, de la farce concoctée malicieusement à leur endroit par les cousins callois.

Qui étaient-ils ces deux hommes sauvages vedettes d’un soir d’été et stars d’une célèbre fête de saint-Cyprien d’autrefois  ? Je vous le donne en mille ! Mais je pense que tout bon callois qui se souvient peut-être de cette histoire, à parfaitement compris qu’il s’agissait d’Ali pieds de plomb et Messaoud, qui ce soir là avaient joué à la perfection et en toute connaissance de cause, le rôle pour lequel ils avaient été secrètement engagés, moyennant comme il se doit un solide cachet tiré de la vente des tomates, ce qui devait leur permettre comme de bien entendu, d’écluser plusieurs jours durant sans laisser d’ardoise et en payant cash, les énormes barriques de vin rouge de la cantine chez Mme Miniquebrique.

 Ali pieds de plomb et Messaoud  ! Dounani et Tchitchote ! Jean babasse, Djigoulette alias pas de confiance et Forteresse !… Et combien d’autres rois et personnalités, qui ont illuminé les cieux de notre enfance calloise. Soyez ici affectueusement remerciés d’avoir honoré par votre présence l’histoire du Bastion de France et laissé en chacun de nous cette nostalgie infinie des jours heureux d’autrefois.

Dans la vie de tous les jours et souvent dure de notre cité, vous avez toujours joué vos rôles avec beaucoup de sincérité, sans aucune fioriture, ni tricherie. Vous êtes restés ce que la destinée et la vie avaient choisi pour vous, sans jamais tempêter contre votre malheureuse existence, ni en aucun cas vous plaindre au bon Dieu lui-même.

Mais voyez-vous, n’allez pas me dire de vous oublier et de vous laisser enfin reposer en paix, puisque depuis longtemps vous dormez sous la terre ! Vous dormez peut-être et pour l’éternité, mais sachez que pour nous, vous n’êtes pas morts ! puisque depuis toujours et aujourd’hui encore on parle de vous.

Jean-Claude PUGLISI -  de La Calle de France.

Janvier 2005.